Daniel Boyer, président de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ)
Jacques Létourneau, président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN)
Sonia Éthier, présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ)
Luc Vachon, président de la Centrale des syndicats démocratiques (CSD)

Dans une lettre ouverte publiée le 10 février dernier, l’actuaire Bruno Gagnon de l’Institut canadien des actuaires (ICA) avance que la mise sur pied d’un régime public universel d’assurance médicaments « n’est pas le plus efficace » et propose, grosso modo, d’étendre le régime hybride québécois (public-privé) à l’ensemble du Canada. On peut comprendre l’intérêt de l’auteur à défendre les profits des compagnies d’assurances, mais cette proposition n’est pas celle souhaitée par la très grande majorité des Québécois et des Québécoises.

Le régime québécois n’est pas une « réussite sur laquelle il faut bâtir », mais plutôt un modèle en crise. Le Québec enregistre des coûts de médicaments les plus élevés parmi les pays de l’OCDE. Les iniquités entre le régime public et les régimes privés font en sorte que leurs coûts, à consommation égale, sont en moyenne 30 % plus élevés que le régime public. Environ une personne sur dix n’a pas fait remplir au moins une ordonnance pour des raisons financières en 2016, un résultat peu enviable en comparaison avec les autres pays de l’OCDE.  Les primes d’assurances collectives ont augmenté de 5 % à 8 % par année au cours des 20 dernières années, principalement en raison de la forte hausse de l’assurance médicaments.  De plus, la contribution des usagers au coûts du régime public du Québec n’a cessé d’augmenter au fil des ans.  En conséquence, les travailleurs et les travailleuses doivent assumer une part grandissante des coûts et faire d’importantes concessions. Il existe des cas extrêmes où certains groupes choisissent carrément de mettre fin à leur régime, car la loi ne permet pas de souscrire à une couverture d’assurances collectives sans y inclure les médicaments.

Pour mieux contrôler les coûts des régimes privés et publics, M. Bruno Gagnon propose essentiellement de refiler la patate chaude au gouvernement fédéral, lequel serait responsable d’assumer les risques et de payer le gros de la facture. Si les régimes privés et provinciaux se font rembourser les coûts des médicaments très onéreux par le palier fédéral comme le propose M. Bruno Gagnon, alors plus personne n’a intérêt à négocier ferme le prix des médicaments. Tôt ou tard, c’est la population qui devra payer. Socialiser les pertes et privatiser les profits, non merci!

Les solutions timides de l’ICA visant à transférer les coûts dans la cour du fédéral ne régleront pas le cœur du problème : le contrôle des coûts. Les pays les plus efficaces en la matière sont également ceux qui se sont dotés d’un régime public et universel d’assurance médicaments. En ayant un seul acheteur, on rétablit l’équilibre dans le pouvoir de négociation face aux géants de l’industrie pharmaceutique, en plus de mieux contrôler les coûts des honoraires des pharmaciens. Est-ce que la majorité des pays de l’OCDE seraient dans l’erreur?

La commission Hoskins a évalué qu’un tel régime générerait des économies substantielles (5 milliards de dollars à l’échelle canadienne). M. Bruno Gagnon prétend que ces estimations reposent « sur des projections de coûts et d’économies qui nous apparaissent très optimistes ». Toutefois, il demeure plutôt vague à ce sujet et omet de mentionner que de nombreuses autres études font état d’économies potentielles importantes. Le directeur parlementaire du budget les a estimées à 4,2 milliards de dollars en 2017 à l’échelle canadienne, alors que le professeur Marc-André Gagnon a avancé des économies se chiffrant d’un à trois milliards de dollars pour le Québec. L’optimisme excessif se trouve plutôt du côté de M. Bruno Gagnon qui pense qu’il est possible de réaliser des économies en maintenant le statu quo.

Rappelons que l’accès aux médicaments fait partie intégrante du droit à la santé. En 2017, les médicaments représentaient 17,8 % des dépenses totales de santé, ce qui en fait une composante essentielle du système de santé. Pourquoi ne pas bâtir sur une véritable réussite, l’assurance maladie, et mettre enfin sur pied un régime public et universel d’assurance médicaments? La population le réclame et les gouvernements ont les moyens de le faire.