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L’AÉCG : une menace pour les droits des citoyens

29 janvier 2013

La CSQ compte au nombre des signataires de la Déclaration Canada-Québec-Union européenne contre les droits disproportionnés accordés aux entreprises dans l’Accord économique et commercial global (AÉCG) entre le Canada et l’Union européenne.

La CSQ compte au nombre des signataires de la Déclaration Canada-Québec-Union européenne contre les droits disproportionnés accordés aux entreprises dans l’Accord économique et commercial global (AÉCG) entre le Canada et l’Union européenne. La Centrale considère que cet accord donne beaucoup trop de droits aux entreprises étrangères, au détriment des droits des citoyens, tant européens que canadiens. La déclaration dénonce les éléments suivants :

  1. Le mécanisme de règlement des différends investisseur-État affaiblit la démocratie : Le processus de règlement des différends crée un système juridique parallèle qui n’est accessible qu’aux investisseurs étrangers et aux entreprises multinationales. Ces investisseurs invoquent de manière croissante et abusive les droits disproportionnés que leur confèrent les traités bilatéraux d’investissement et les accords de libre-échange pour contester des mesures gouvernementales légitimes, légales et non discriminatoires. Aucun des autres droits (droits humains, environnementaux, des autochtones, etc.), n’est appliqué d’une manière aussi efficace. Les gouvernements non seulement ne disposent d’aucun instrument comparable pour forcer les grandes entreprises à rendre des comptes sur leurs agissements, mais le mécanisme de règlement des différends investisseur-État et les accords comme l’AÉCG restreignent leur pouvoir de gouverner pour l’intérêt public. Cette restriction du pouvoir des gouvernements survit à la manière des zombies, puisqu’elle continue de s’appliquer pendant 20 ans même si le Canada et l’Union européenne décidaient d’annuler l’accord. Voilà pourquoi, entre autres, le gouvernement australien refuse désormais de négocier des accords bilatéraux d’investissement qui contiennent un mécanisme de règlement des différends investisseur-État, tandis qu’en Amérique latine plusieurs pays ont entrepris d’annuler leurs traités avec les pays développés.
  2. Les systèmes juridiques européens et canadiens disposent de tous les outils nécessaires pour traiter de façon impartiale les différends entre les investisseurs et les gouvernements dans les cas de faute majeure ou de bris de contrat : Le mécanisme de règlement des différends investisseur-État a été conçu à l’origine pour assurer un certain degré de sécurité juridique aux investissements faits dans des pays dont le système domestique était réputé corrompu ou dont la neutralité était jugée défaillante. Ce n’est le cas ni de l’Union européenne ni du Canada ni du Québec. Le Parlement européen l’a lui-même souligné dans sa résolution de 2011 concernant les négociations de l’AÉCG, en proposant dans la foulée un procédé de règlement des différends d’État à État, jugé préférable. La feuille de route des cours tant européennes, canadiennes que québécoises montre qu’elles savent agir avec responsabilité pour assurer un juste équilibre entre les intérêts des grandes entreprises et l’intérêt public. Les traités d’investissement et le mécanisme de règlement des différends investisseur-État ne permettent pas un tel équilibre.
  3. Le mécanisme de règlement des différends investisseur-État force les contribuables à payer la note quand leurs gouvernements adoptent des mesures de protection de la santé publique, de l’environnement ou d’autres réglementations : L’AÉCG risque de restreindre considérablement, si ce n’est d’éliminer, le pouvoir de légiférer des différents paliers de gouvernement au sein de l’Union européenne, au Canada et au Québec. En effet, la protection des investissements étrangers telle que conçue actuellement dans l’AÉCG pourrait forcer les contribuables à compenser les investisseurs pour toute une gamme de mesures que leur gouvernement pourrait adopter (loi, règlement, politique, programmes) s’ils ont pour effet de faire perdre aux investisseurs étrangers une occasion d’investir ou de réaliser des profits. À titre d’exemple, une entreprise du secteur de l’énergie aux États-Unis utilise la protection des droits des investisseurs et le mécanisme de règlement des différends investisseur-État de l’ALÉNA pour contester la décision du Québec d’interdire les activités de fracturation hydraulique et d’exploration du pétrole et du gaz de schiste, et entend exiger une compensation de 250 millions de dollars du gouvernement canadien. En Allemagne, une société suédoise du secteur de l’énergie conteste devant un tribunal d’arbitrage des différends la décision allemande de se retirer de la production de l’énergie nucléaire et ce, en vertu du traité sur la Charte de l’énergie, demandant 3,7 milliards d’euros comme compensation. Et dans le cas récent le plus notoire, une compagnie de cigarettes des États-Unis utilise un traité bilatéral d’investissement entre Hong Kong et l’Australie pour contester le droit de l’Australie d’adopter une loi obligeant la présentation des cigarettes dans des paquets sans logo – une mesure légitime de santé publique adoptée dans de nombreux pays.
  4. Le chapitre sur l’investissement étranger de l’AÉCG fait fi des leçons que le Canada a tirées de l’ALÉNA ainsi que des demandes du Parlement européen d’assurer un meilleur équilibre: La fuite de décembre 2012 du chapitre sur les investissements de l’AÉCG révèle que la Commission européenne presse le Canada de renoncer à d’importantes dispositions qu’il a intégrées dans ses traités d’investissement ultérieurs à l’ALÉNA et qui permettent d’assurer une meilleure protection de l’intérêt public. Entre autres, si les propositions de l’UE sont acceptées, les mesures non discriminatoires prises de bonne foi pour protéger la santé publique, la sécurité et l’environnement ne pourraient être exemptées des dispositions de l’accord qui interdisent l’expropriation indirecte. De même, l’UE refuse de lier l’obligation de traitement juste et équitable à la norme minimale de traitement conforme au droit international coutumier à l’égard des étrangers, comme le Canada, les États-Unis et de nombreux autres pays le font maintenant de façon régulière. Les dispositions sur l’expropriation par la réglementation et le traitement juste et équitable représentent deux des clauses des accords d’investissement et du chapitre sur l’investissement de l’ALÉNA que les investisseurs utilisent le plus fréquemment, et à outrance. Dans sa résolution de 2011 sur la politique d’investissement de l’UE, le Parlement européen a demandé à la Commission de protéger le droit de réglementer des gouvernements. La position que défend l’UE face au Canada ne rend pas justice à cette requête.
  5. Les panels d’arbitrage mis sur pied lors des recours investisseur-État ne sont pas régis par le principe d’imputabilité et leurs décisions tendent à pencher en faveur des grandes entreprises : La forte hausse des recours investisseur-État au cours des cinq dernières années est alimentée par un volontarisme intéressé des cabinets d’avocats et d’arbitres internationaux, qui gagnent des millions de dollars en contestant devant un système juridique parallèle les politiques publiques adoptées par les gouvernements. Le nombre croissant de cas devant les tribunaux d’arbitrage et la multiplication des traités d’investissement comme l’AÉCG servent leurs intérêts, et les entreprises déploient d’intenses activités de lobby pour contrer toute initiative de modification des mécanismes de recours investisseurs-État qui viseraient à mieux protéger l’intérêt public. Les arbitres ont par ailleurs une marge de manœuvre bien trop grande pour définir ce qui constitue un traitement juste et équitable ou une expropriation indirecte, en vertu des traités d’investissement. L’expérience démontre que les panels ont généralement tendance à donner raison aux investisseurs plaignants, ce qui risque d’entraîner l’augmentation du nombre des poursuites dans l’avenir.
  6. Il existe peu de preuves que le mécanisme de règlement des différends stimule les investissements chez nous ou vers l’étranger : Si certaines études économétriques démontrent que les accords sur l’investissement permettent d’attirer les investissements, d’autres concluent qu’ils n’ont aucun effet significatif. Les recherches qualitatives, quant à elles, suggèrent plutôt que ces accords ne constituent pas un facteur décisif dans la décision d’investir à l’étranger. Même les évaluations du gouvernement canadien de l’impact de ses plus récents traités sur l’environnement concluent que ces accords n’attirent pas davantage d’investissements étrangers au Canada. S’appuyant sur le fait qu’il n’y a pas d’avantages économiques à tirer de ces accords, mais qu’en revanche, ceux-ci menacent l’adoption de mesures de protection de l’environnement, l’Étude d’impact sur le développement durable de l’AÉCG a émis la recommandation que l’Union européenne n’inclue pas de mécanisme de règlement des différends investisseur-État dans l’accord. À l’instar des résolutions du Parlement européen, ce rapport indépendant commandé par la Commission européenne a conclu qu’un mécanisme de règlement des différends d’État à État était la mesure la plus appropriée dans le contexte de l’AÉCG.

Dans un secret presque complet, le gouvernement Harper souhaite conclure l’accord au plus vite en 2013. Pour la première fois, des domaines importants de compétences provinciale et municipale seraient livrés à la logique du « libre marché » et inféodés au pouvoir des investisseurs privés. C’est carrément le modèle de développement du Québec et notre capacité souveraine de gouverner pour l’intérêt public qui sont menacés.
L’AÉCG ouvre la porte à :

  • la privatisation des services publics ;
  • la privatisation de la gestion de l’eau ;
  • la préséance de l’investissement privé et des droits des multinationales sur les lois locales, ce qui leur permettrait de poursuivre un gouvernement pour toute politique, environnementale ou de développement local, qui pourrait restreindre leurs profits ;
  • l’augmentation du coût des médicaments en retardant l’accès de la population à des médicaments génériques ;
  • la mainmise du privé sur nos ressources naturelles ;
  • la privatisation de certaines branches d’activités d’Hydro-Québec ;
  • la modification du système agricole de gestion de l’offre ;
  • un affaiblissement des protections de la culture.