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Alec Larose, Conseiller FSE-CSQ à la vie professionnelle

La concurrence en éducation - Et maintenant, que fait-on ?

11 mars 2016

Dans la plupart des villes du Québec, la moitié des élèves ont quitté la classe ordinaire du secondaire au profit des écoles privées et des projets particuliers. En une génération, la multiplication des voies de sortie et de certaines pratiques scolaires a progressivement accru le déséquilibre déjà visible dans nos classes. Quelles sont les conséquences de ce phénomène sur la société, la réussite scolaire et les inégalités sociales ?

La question de la concurrence scolaire a fortement ressurgi ces dernières années. Chercheurs, médias et politiciens ont soulevé des interrogations. Et pour cause : au Québec, 21,5 % des élèves francophones fréquentent une école secondaire privée (Statistiques de l'éducation, 2014). Cela dit, la concentration du phénomène est fondamentale pour comprendre sa genèse et ses répercussions : 4 élèves francophones sur 5 résident sur le territoire de 30 commissions scolaires. Or, dans ces milieux, la part du secondaire privé est de 26 % en moyenne, jusqu'à un sommet de 42 % à la Commission scolaire des Découvreurs.

La composition de la classe est la pierre angulaire de cette situation. En effet, à l'issue d'une étude d'envergure, Statistique Canada a conclu, en 2015, que les écarts entre le public et le privé ne sont causés ni par les ressources ni par les pratiques des établissements. Elles sont plutôt « systématiquement imputables à deux facteurs : les élèves qui fréquentaient des écoles secondaires privées étaient plus susceptibles d'avoir des caractéristiques socioéconomiques positivement associées au succès scolaire et d'avoir des pairs dont les parents avaient fait des études universitaires1. »

À ce chapitre, la croissance exponentielle des projets particuliers au public, lorsqu'elle mène à la création de groupes différents sur le plan socioéconomique, culturel ou scolaire, a les mêmes conséquences. Dans son avis sur la question, publié en 2007, le Conseil supérieur de l'éducation estime que ces projets recevaient de 16 % à 20 % des effectifs, un chiffre qu'il jugeait lui-même conservateur. Ils s'ajoutent donc à l'effet de ségrégation engendré par le privé, vidant ainsi la classe dite ordinaire de la moitié de ses élèves parmi les plus favorisés.

Le marché scolaire et la non-mixité, un avantage pour la société ?

L'un des plus importants constats de recherche des dernières années est que l'effet de la concurrence n'est pas linéaire : à partir d'un certain seuil, assez bas, ses répercussions négatives augmentent (au Québec, voir Caldas et Bernier, 2012 ; aux États-Unis, voir Greene et Kang, 2004). C'est sans doute, d'ailleurs, ce qui explique la contradiction des études dans ce domaine. Or, dans notre système d'éducation, ce seuil critique est de nombreuses fois dépassé.

Or, en Europe comme aux États-Unis, des chercheurs ont démontré que les milieux scolaires plus hiérarchisés sont globalement moins performants, ce qui s'observe dans les tests PISA. Ces milieux augmentent aussi la ségrégation sociale.

Chez nous, après une vaste recension des écrits, le comité d'experts sur le financement, l'administration, la gestion et la gouvernance des commissions scolaires a conclu, en 2014, que favoriser l'hétérogénéité des classes et des écoles est un moyen peu coûteux d'améliorer l'efficience du système.

À l'inverse, le « placement sélectif des élèves dans des classes ou des écoles différentes sur la base de leurs résultats scolaires, résultats qui sont intimement liés à leur origine sociale, entraîne des coûts supplémentaires dus à la concentration d'élèves à risque dans les mêmes groupes2 ».

Des classes-ghettos ?

On constate en ce moment une concentration importante d'élèves en difficulté ou issus de milieux défavorisés dans les mêmes classes : une moitié moins favorisée, plus vulnérable, désormais séparée de l'autre, comme dans certains pays du tiers-monde.

Au-delà de l'efficacité, cela soulève en outre des questions d'équité et de justice, mais aussi d'intégration réelle, sociale et linguistique, dans une société moderne complexe. Compte tenu de la gravité des enjeux en présence, le moment est venu, plus que jamais, de relancer le débat : et maintenant, que fait-on ?


1 FRENETTE, Marc, et Ping Ching WINNIE CHAN (2015). D’où proviennent les différences entre les résultats scolaires des élèves des écoles secondaires publiques et ceux des élèves des écoles secondaires privées ? Études analytiques – Documents de recherche n° 367, [En ligne], Statistique Canada, 27 p. [www.statcan.gc.ca/pub/11f0019m/11f0019m2015367-fra.pdf].
2 QUÉBEC, MINISTÈRE DE L’ÉDUCATION, DU LOISIR ET DU SPORT (2014). Rapport du comité d’experts sur le financement, l’administration, la gestion et la gouvernance des commissions scolaires, Québec, le Ministère, 182 p. Également disponible en ligne : www.education.gouv.qc.ca/references/publications/resultats-de-la-recherche/detail/article/rapport-du-comite-dexperts-sur-le-financement-ladministration-la-gestion-et-la-gouvernance-de/.