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Émilie Joly, Stagiaire CSQ aux communications

Sauver l’indépendance et la qualité des médias

5 octobre 2015

Julia Cagé, professeure d’économie à Sciences PoParis

Julia Cagé, professeure d’économie à Sciences Po

« Le problème, ce n'est pas l'opinion politique dans les médias, c'est la même opinion politique dans tous les médias. Actuellement, les médias appartiennent principalement à des propriétaires privés qui s'achètent ces outils d'influence pour véhiculer leurs idées. Lorsque ces investisseurs en possèdent plusieurs, ça met en danger le pluralisme de l'information, et c'est malsain pour la vie démocratique. »

Professeure d'économie à Sciences Po Paris, Julia Cagé s'intéresse au manque d'information indépendante dans les médias et à l'impact de cette insuffisance sur la démocratie. Elle effectuait une recherche à propos des problèmes de corruption en Afrique lorsqu'elle réalisa combien l'information est importante.

« Dans les pays africains où la population était mieux informée, il y avait beaucoup moins de corruption. J'ai donc cherché à comprendre comment les sources de revenus et de dépenses des médias affectaient leur contenu. Puisqu'il est extrêmement difficile de collecter de l'information sur le fonctionnement des entreprises de presse en Afrique, je me suis concentrée sur ce que je connaissais : l'Europe et les États-Unis. »

Les défis de l'évolution technologique

Actuellement, les médias sont enfermés dans une course aux revenus publicitaires et au profit qui les éloigne de leur objectif : la diffusion d'une information indépendante et de qualité. « D'un côté, les revenus publicitaires traditionnels des médias s'effondrent et, de l'autre, ceux-ci n'arrivent pas à convaincre les lecteurs de payer pour de l'information en ligne qu'il est possible d'obtenir gratuitement ailleurs sur le Web. Pour survivre, la presse se concentre donc sur ses profits à court terme. Elle consacre aussi moins d'argent au salaire de ses journalistes, à leurs déplacements et à leurs enquêtes », explique-t-elle.

La société de média, une solution intéressante

Selon Julia Cagé, l'État doit prendre ses responsabilités et proposer un nouveau modèle pour les médias. « La première étape serait de permettre à toutes les entreprises de presse de recevoir des dons des citoyens et d'offrir à ces derniers des avantages fiscaux. Ensuite, il faudrait que tous les donateurs soient considérés comme des actionnaires votants. Enfin, le gouvernement devrait créer la société de média pour offrir de nouveaux statuts juridiques assurant la stabilité financière et démocratique des médias. »

L'économiste explique que la société de média est à mi-chemin entre la fondation et la société par actions. « Le principe porteur est de concilier les forces des petits et des grands donateurs pour offrir une information de qualité. Dans une telle société, les donateurs importants – des millionnaires en quête d'investissement ou des fondations philanthropiques – contribuent à la stabilité financière de l'entreprise. Les lecteurs et les journalistes, eux, donnent individuellement à la hauteur de leurs moyens et ils se regroupent en associations pour obtenir plus de pouvoir décisionnel. Ils contribuent ainsi à assurer des décisions démocratiques et une information indépendante. »

En attendant ?

En attendant que les partis au pouvoir décident de modifier le modèle économique des médias, que peuvent faire les citoyennes et citoyens ? « Plusieurs nouveaux médias alternatifs voient le jour grâce à des campagnes de crowdfunding ou de financement participatif. Les citoyens peuvent encourager les entreprises médiatiques indépendantes en leur donnant de l'argent. Ils peuvent aussi se regrouper en société de lecteurs pour exprimer leurs opinions sur le contenu des différentes publications. La population peut aussi faire pression pour que les partis politiques prennent position en faveur de la création du statut de société de média et voter pour un représentant qui prône de tels changements. Il en va de la santé de nos démocraties », conclut-elle.