Négociation

Un tournant historique

22 novembre 2023

Le Québec est témoin d’un mouvement sans précédent : la lutte syndicale dynamique et chargée d’émotions qui se dessine risque fort de passer à l’histoire. Ma CSQ cette semaine s’est entretenue avec l’historienne Camille Robert afin de connaitre sa vision de cet évènement marquant, dont les conséquences sur les relations de travail entre les travailleuses et les travailleurs du secteur public et l’État québécois pourraient s’avérer durables.

Par Félix Cauchy-Charest, conseiller CSQ

Un écho du passé résonnant dans le présent 

Beaucoup d’analystes font état de parallèles entre la négociation du secteur public actuelle et celle de 1972 lors de laquelle le tout premier front commun intersyndical s’est formé. On entend d’ailleurs dans le slogan du présent Front commun, « Nous, d’une seule voix », un écho à celui d’il y a cinquante ans, « Nous, le monde ordinaire ». On constate également de grandes similitudes entre la nature des demandes : protection du pouvoir d’achat, consolidation des heures des employés les plus précaires, même augmentation pour toutes les travailleuses, peu importe le corps d’emploi, etc.

Le premier Front commun intersyndical s’est formé en 1972. (Photo : Archives CSQ)

Lorsqu’on évoque le contexte ayant mené au mouvement actuel, c’est cependant vers la grève de 1983 que se porte le regard de Camille Robert. « Cette grève, qui a eu lieu il y a 40 ans, a peu été discutée dans l’espace public, mais c’est un conflit qui s’est vraiment mal terminé avec l’application de la loi spéciale 111. Celle-ci a forcé le retour au travail de milliers d’enseignantes et d’enseignants du préscolaire, du primaire, du secondaire et du collégial, qui ont aussi perdu trois ans d’ancienneté par jour de grève. Ça a été extrêmement répressif. »

Un contexte plus favorable aux grévistes 

Interrogée sur les différences qu’elle perçoit dans le mouvement actuel, Camille Robert se fait plus positive : « Ce que je constate, c’est qu’en ce moment, le Front commun est très solidaire. On est loin du conflit de 1982-1983. L’obtention de mandats de grève générale illimitée à 95 %, c’est assez unique! On sent aussi un soutien remarquable de la population envers les travailleurs du secteur public. » Il faut dire que la décennie 1980 fut marquée par une importante récession, des pertes d’emplois massives et un taux de chômage important. « À l’époque, il y a eu toute une campagne de dénigrement envers les travailleuses et travailleurs du secteur public de la part du gouvernement, qui a malheureusement assez bien fonctionné en raison du contexte économique », explique Camille Robert.

Camille Robert (Photo: courtoisie)

Pour l’historienne, cela marque le début de quatre décennies de politiques néolibérales qui ont laissé leurs marques sur nos réseaux publics. De compressions en réorganisations, de recherche d’efficience en licenciements massifs, les réseaux de santé et de services sociaux, d’éducation et d’enseignement collégial en ont pris pour leur rhume.

« À chaque rentrée, on parle de pénurie d’enseignantes, d’orthopédagogues, de psychologues dans le milieu scolaire. Même chose dans le secteur de la santé, où on entend chaque année qu’il manque des milliers d’infirmières. La situation va en s’aggravant. Quand on regarde les chiffres, on constate qu’il manque de gens formés, mais les travailleurs ne restent pas parce que les conditions sont exécrables. Ça, la population est à même de le constater par elle-même », précise-t-elle.

La pandémie : une mise en lumière essentielle

Pour Camille Robert, la pandémie de COVID-19 a agi comme un révélateur, mettant en lumière l’importance cruciale du secteur public. Les travailleuses et travailleurs de la santé, de l’éducation et de bien d’autres secteurs se sont révélés être les piliers de notre société.

« Le gouvernement a tellement louangé “les anges gardiens” dans le secteur de la santé et des services sociaux et les enseignantes et enseignants qui se sont virés “sur un 10 cennes” pour enseigner en ligne et être présents auprès des élèves. Puis là, soudainement, ces mêmes travailleurs prennent, soi-disant, la population en otage? Cet argument ne tient pas la route pour l’opinion publique », affirme-t-elle.

Une propagande gouvernementale en panne 

Le message du gouvernement Legault ne passe pas la rampe, selon Camille Robert. « Les gens qui travaillent dans les services publics ont beaucoup accumulé dans les dernières années, puis là, ils ont atteint un trop-plein, constate-t-elle. Ils ont l’impression qu’il faut faire quelque chose, puis que c’est maintenant que ça doit se passer. Les travailleuses et les travailleurs sont très solidaires et très mobilisés en ce moment. »

Pour l’historienne, la population « n’est pas dupe » et elle est de plus en plus sensibilisée au manque de financement, aux conditions de travail précaires, au temps supplémentaire obligatoire, au manque de services dans les écoles, etc.

« Il faut dire aussi que le gouvernement n’a pas une très bonne stratégie de communications publiques en ce moment. Quand on voit l’augmentation salariale de 30 % offerte aux députés, celle de 21 % proposée aux policiers, les millions dépensés pour faire venir des équipes de hockey et les milliards pour des usines de batteries, ça a créé un clash avec le traitement réservé aux travailleurs du secteur public! »

Des raisons d’espérer 

« Je pense que tous les échecs des politiques néolibérales dans les services publics ont tellement été mis en lumière dans les dernières années qu’on ne peut plus passer à côté de ça, on ne peut plus le nier, souligne Camille Robert. Le gouvernement voudra protéger son modèle et répondre à la mobilisation. Est-ce qu’il y aura une loi spéciale? Personne ne le sait. Face à un gouvernement qui est majoritaire, un certain risque est à considérer. Néanmoins, je pense que la conjoncture est quand même assez favorable pour le Front commun. Là, en ce moment, il le faut! »

(Photos: Pascal Ratthé)