Société

Travail des jeunes : un premier bilan encourageant

16 juin 2026

Alors que l’Organisation des Nations unies (ONU) soulignait le 12 juin dernier la Journée mondiale contre le travail des enfants, le portrait de l’emploi chez les jeunes de 16 ans et moins continue d’évoluer depuis l’adoption, en 2023, de la Loi sur l’encadrement du travail des enfants. Entre 2022 et 2025, la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) a d’ailleurs observé une baisse de 37 % des accidents de travail chez les jeunes de 17 ans et moins.

Par Mathieu Morin, conseiller CSQ 

Selon l’Enquête québécoise sur la santé des jeunes du secondaire (EQSJS), la proportion des jeunes travaillant plus de 16 heures par semaine durant l’année scolaire est passée de 12 % en 2017 à 18 % en 2023. Cette hausse a notamment contribué à l’adoption de la Loi sur l’encadrement du travail des enfants qui interdit aux employeurs, depuis le 1er septembre 2023, d’offrir plus de 17 heures de travail par semaine aux jeunes de 14 à 16 ans durant l’année scolaire.

Bien qu’il soit encore trop tôt pour mesurer pleinement les effets de cette loi sur le nombre réel d’heures travaillées chaque semaine, la CNESST souligne qu’elle a permis d’envoyer un message important quant à la nécessité de mieux protéger les jeunes travailleuses et travailleurs : « Plus les jeunes sont encadrés et posent des questions, plus ils réduisent le risque d’être victimes d’une lésion professionnelle », affirme Anouk Gagné, présidente-directrice générale de la CNESST.

Anouk Gagné, présidente-directrice générale de la CNESST (photo : courtoisie)

Dans un échange avec MaCSQ, la CNESST confirme qu’elle a constaté 60 infractions en lien avec la Loi depuis son entrée en vigueur et jusqu’à la fin de l’année 2025, lors de 2 668 inspections de conformité. Elle souhaite que les prochaines années permettent d’en documenter davantage les effets sur la réduction des risques pour les jeunes travailleuses et travailleurs. « Continuons sur cette voie. Les employeurs doivent s’assurer de créer un climat propice au dialogue pour encourager les jeunes à s’ouvrir en plus de respecter leurs obligations en matière de normes, de santé et de sécurité du travail », souhaite Anouk Gagné.

Favoriser la persévérance scolaire

La CSQ avait appuyé l’adoption de la Loi afin de favoriser la persévérance scolaire chez les jeunes : « Il faut se rappeler que les études constituent pratiquement un emploi à temps plein. Lorsqu’on y ajoute un nombre trop important d’heures de travail, non seulement le risque de décrochage scolaire augmente, mais les risques psychosociaux s’accentuent également, à un moment crucial de leur développement personnel », rappelle la première vice-présidente de la CSQ, Nadine Bédard-St-Pierre.

Nadine Bédard-St-Pierre, vice-présidente de la CSQ (photo : Pascal Ratthé)

Les données de l’EQSJS sont d’ailleurs révélatrices à ce sujet : 15 % des jeunes travaillant moins de 11 heures par semaine sont à risque de décrochage comparativement à 31 % chez les jeunes travaillant 16 heures et plus.

C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles le nombre d’heures de travail durant l’année scolaire constituait la principale préoccupation chez les parents en ce qui concerne le travail des enfants, selon un sondage Léger réalisé pour le Réseau Québec famille (RQF) en 2023. L’organisme plaidait, lors des consultations particulières avant l’adoption de la Loi sur l’encadrement du travail des enfants, pour accentuer les efforts de sensibilisation et de prévention, puisqu’un parent sur quatre ne se sentait pas bien outillé pour accompagner son enfant en matière de connaissance des lois et règlements.

Ne pas oublier celles et ceux qui en ont le plus besoin

Bien qu’elle en appuie les principes, Jennifer Robillard, directrice générale de la Coalition Interjeunes, qui regroupe plusieurs organismes œuvrant auprès des jeunes, plaide pour que celles et ceux qui sont dans une position précaire ne soient pas oubliés. La Coalition mène présentement un coup de sonde pour dresser un bilan de la situation depuis l’entrée en vigueur de la Loi. Même si les données sont parcellaires, un premier constat semble se dégager : les jeunes les plus vulnérables ont besoin d’un coup de pouce supplémentaire.

« Plusieurs de nos organismes ont rapporté offrir dorénavant des services de repas ou de collation en raison de l’insécurité alimentaire, et ceux qui offraient déjà ce service ont vu le nombre de demandes augmenter en flèche », affirme Jennifer Robillard. Selon les parents sondés par le RQF en 2023, 4 % ont déclaré que leurs enfants travaillaient pour contribuer au revenu familial. C’est précisément cette catégorie d’enfants qui est le plus à risque si des mesures de soutien ne sont pas mises en place.

Jennifer Robillard, directrice générale de la Coalition Interjeunes (photo : courtoisie)

« Ce que l’on entend, c’est que certains de ces jeunes vont occuper deux emplois sans avertir leur employeur pour contourner la Loi, poursuit Mme Robillard. Nous craignons aussi que certains jeunes soient portés à prendre une année sabbatique avant les études postsecondaires pour accumuler suffisamment d’argent. » C’est pourquoi la Coalition et d’autres organismes avaient plaidé pour une bonification des programmes de bourses existants et l’ajout de mesures de soutien financier pour les jeunes en situation de précarité.

Pour Patrick Jeannotte, conseiller en orientation à l’école secondaire de Mortagne à Boucherville, l’absence de soutien financier crée des défis de persévérance scolaire pour plusieurs dans des parcours de formation axée sur l’emploi, comme la Formation préparatoire au travail (FPT) et la Formation menant à l’exercice d’un métier semi-spécialisé (FMS). « Nous accompagnons des jeunes qui veulent travailler le plus tôt possible, mais qui sont limités par la Loi et qui n’ont pas droit à un soutien financier comme pour le postsecondaire, explique M. Jeannotte. Dans certains cas, on parle de stage non rémunéré d’une à trois journées par semaine et tu ne peux pas par la suite travailler plus de 17 heures rémunérées. On en voit quitter en cours de route, malheureusement, pour occuper un emploi dès maintenant. »

Patrick Jeannotte, conseiller en orientation à l’école secondaire de Mortagne (photo : courtoisie)

Des jeunes qui comprennent les objectifs

MaCSQ s’est entretenu avec deux jeunes de 16 ans de la Rive-Sud de Montréal, qui fréquentent deux écoles différentes.

Lou cumule deux emplois depuis un an : un dans une épicerie et l’autre dans une fromagerie. « Je voulais m’acheter un scooter et mes parents m’ont dit qu’il fallait que je me le paie, se rappelle-t-elle. Je leur ai emprunté de l’argent pour me l’acheter et je les ai remboursés en six mois plutôt que 12! »

Jusqu’à présent, elle assure n’avoir jamais dépassé le plafond de 17 heures de travail par semaine durant l’année scolaire et avoir avisé ses deux employeurs de sa situation. Au moment de l’adoption de la Loi, des intervenantes et intervenants avaient souligné le risque que des jeunes contournent les limites en ne déclarant pas leur situation à leur employeur. Et même s’ils le font, les employeurs n’ont présentement pas d’obligation de prendre en compte les autres emplois occupés par la jeune travailleuse ou le jeune travailleur. « Et c’est sans compter les exemptions prévues, comme pour le gardiennage d’enfants, où il n’y a aucune limite », rappelle Jennifer Robillard.

Heureusement, Lou affirme compter sur des employeurs qui se montrent compréhensifs : « Si j’ai besoin d’un ajustement à mon horaire pour l’école, je n’hésite pas à leur en parler. » Un témoignage qui illustre qu’au-delà de la Loi, les employeurs peuvent contribuer de différentes façons à la réussite scolaire des jeunes.

De son côté, Eduardo travaille depuis deux ans dans un commerce de détail. Il travaille le samedi durant quatre heures pour amasser de l’argent de poche. Contrairement à Lou, il ne connaissait pas les règles fixées par la Loi sur l’encadrement du travail des enfants. Il n’est pas le seul, selon Mme Robillard, qui propose que les organismes communautaires se dotent d’un mandat pour informer et sensibiliser les jeunes sur les droits et devoirs au travail. De son côté, la CNESST dit déployer plusieurs actions pour rejoindre les jeunes qui représentent une clientèle prioritaire pour elle. La Commission a d’ailleurs lancé une campagne publicitaire jeunesse abordant la prévention en matière de santé et de sécurité du travail, ainsi que les dispositions en matière de normes du travail visant notamment à assurer la réussite et la persévérance scolaire.

Image tirée de la nouvelle campagne publicitaire de la CNESST

Une fois mis au courant des dispositions de la Loi, Eduardo affirme qu’il comprend pourquoi le gouvernement a légiféré en la matière. Bien que la conciliation travail-études ne soit pas un problème pour lui, il voit facilement des camarades de classe pour qui cela pourrait devenir problématique, un constat aussi partagé par Lou.