Environnement

RIC : penser la transition hors de la boîte de la croissance

27 octobre 2026

Pour lancer les travaux de son camp de formation, le Réseau intersyndical pour le climat (RIC), dont fait partie la CSQ, a réuni une chercheuse et deux chercheurs autour d’une question qui dérange : et si la transition écologique passait par la décroissance? Éric Pineault, Paul-André Lapointe et Sabrina Doyon se sont emparés du débat.

Par Félix Cauchy-Charest, conseiller CSQ | Photos : Stéphanie Boulay

Le mirage du découplage

D’entrée de jeu, le professeur au Département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal, Éric Pineault, a voulu dissiper un malentendu : la décroissance n’est pas incompatible avec les revendications syndicales. Elle oblige toutefois à les relire.

Le développement durable promettait d’arbitrer entre l’économie, les enjeux sociaux et l’environnement grâce à l’efficacité énergétique et à l’innovation, sans renoncer à la croissance. Les faits ont tranché : la croissance alourdit toujours l’empreinte écologique. Les gains d’efficacité sont avalés par les effets de rebond. Les moteurs consomment moins, mais les véhicules ont gagné en taille et en options.

Le discours de la sobriété est venu ensuite, mais il visait surtout les individus, dans une approche plus « moraliste ». Auprès des personnes sous la médiane salariale, l’idée ne passe pas et elle soulève de grands enjeux de justice sociale. La décroissance renverse la perspective. On parle ici d’une transformation en profondeur des infrastructures et des politiques publiques, comme le transport collectif. Il s’agit, selon Éric Pineault, d’une critique structurée de la croissance plutôt que d’un projet de société clé en main.

Des verrous bien installés

Pourquoi est-il si difficile de sortir de cette quête de la croissance infinie? Les entreprises sont prisonnières de l’accumulation du capital. L’État compte sur la croissance pour gonfler ses revenus. Les travailleuses et les travailleurs y voient le moteur de leurs hausses salariales, puisqu’elle apaise le conflit avec le capital. Ces verrous entretiennent l’illusion d’une solution gagnant-gagnant. Éric Pineault invite plutôt à penser une transition juste affranchie de la croissance verte.

Du syndicalisme d’affaires au mouvement social

Professeur associé au Département des relations industrielles de l’Université Laval, Paul-André Lapointe s’est penché sur les logiques d’action qui orientent les choix des acteurs. Chez les entreprises, il oppose une logique d’approvisionnement, extractiviste et axée sur le profit rapide, où la forêt devient « un hangar de 2 x 4 », à une logique d’industrialisation qui mise sur la production locale, les rendements à long terme et la protection de l’environnement comme gage de pérennité.

Côté syndical, la tension se joue entre un syndicalisme d’affaires centré sur les intérêts sectoriels immédiats et un syndicalisme de mouvement social attentif aux intérêts généraux. On peut cheminer de l’un à l’autre, jusqu’à envisager de sortir du capitalisme en remplaçant le rapport employeur-employé par des coopératives et des entreprises d’économie sociale, par exemple.

Paul-André Lapointe a aussi décortiqué la fabrique du doute chère aux industries du tabac et du pétrole : contester la recherche, gonfler le coût perçu des mesures de protection et, surtout, gagner du temps, au mépris du principe de précaution.

Ni utopie ni catastrophe

Professeure titulaire et directrice du Département d’anthropologie de l’Université Laval, Sabrina Doyon refuse quant à elle d’enfermer la décroissance entre le caprice de pays riches et le scénario totalitaire. Au Québec comme en Catalogne, elle a suivi des groupes qui pratiquent la permaculture, ralentissent leur rythme de vie et tournent le dos à l’agriculture industrielle, sans se dire décroissants. D’autres soustraient des terres au marché spéculatif pour les protéger.

Cuba montre pour sa part l’envers du décor : une décroissance subie et non planifiée. Après la chute du bloc de l’Est, la production s’y est effondrée et la population a été contrainte d’adapter ses modes de production dans une logique de survie.

Les services publics au cœur de la transition

Pour les trois panélistes, les services publics pourraient montrer la voie vers la décroissance planifiée. Contrairement au privé, le secteur public n’a pas besoin de croître : sa raison d’être est de répondre aux besoins de la population. On cite en exemple Hydro-Québec, qui pourrait ainsi miser sur l’efficacité énergétique plutôt que sur la construction de nouveaux barrages. C’est le secteur public, et non le marché, qui peut véritablement planifier une transition juste.

Interpellé par une travailleuse du réseau de la santé sur la hausse des besoins liée au vieillissement, le panel a pointé la concentration des résidences privées pour aînés entre les mains de grands groupes dans une logique de croissance économique. La décroissance exige, au contraire, un service public fort, salarié, professionnalisé et décentralisé. Le maintien à domicile et le logement hors marché sont des exemples d’une logique économique qui mise sur le bien-être des gens plutôt que sur le profit.

Pour les panélistes, la balle est dans le camp des syndicats locaux. Ils peuvent créer des comités, s’organiser et s’emparer d’enjeux comme la sobriété numérique ou le transport pour inciter leurs employeurs à la décroissance. Sinon, ce sont les entreprises qui dicteront les termes de la transition, et on risque d’attendre longtemps avant de voir les choses changer.