Bonjour,
Je m’appelle Jean-Simon Carrier et je suis un militant syndical du Comité des jeunes de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ).

 
Comment se porte la démocratie québécoise ?
La démocratie québécoise est atteinte d’un mal sournois qui la ronge de l’intérieur depuis plusieurs années déjà, et ce, à l’insu d’une bonne partie du peuple.
Ce mal est comme un cancer dont la plupart d’entre nous ne voient que les symptômes, les confondant même avec la maladie. Un cancer malin, dangereux, dont les principaux effets sont d’abrutir la population, de la rendre inapte à faire les meilleurs choix démocratiques pour assurer son avenir.
La maladie s’est étendue dans tout le corps social d’autant plus facilement qu’elle a pu se développer grâce à l’inaction, pour ne pas dire la complaisance, de nos gouvernements qui ont fermé les yeux sur sa propagation. Aujourd’hui, le mal a gagné une telle force que plusieurs croient qu’il est trop tard pour opérer, pour rétablir la démocratie québécoise sur le chemin de la guérison.
La concentration de la presse : un mal pernicieux
Quel est ce mal pernicieux dont souffre la démocratie québécoise ? Il a pour nom « concentration de la presse ». Une concentration de la presse qui a atteint un niveau au Québec, ainsi qu’au Canada, si élevé qu’il va bien au-delà de ce que les autres gouvernements démocratiques autorisent ailleurs en Occident.
Voyez le portrait : au Québec, seulement deux groupes de presse, Gesca, propriété de la famille Desmarais, et Quebecor, dirigé par ce grand ami des travailleurs qu’est Pierre Karl Péladeau, se partagent presque la totalité du marché des quotidiens francophones. Et je ne parle pas des journaux hebdomadaires.
Au fil des ans, nos gouvernements ont laissé Quebecor et Gesca de l’empire Power Corporation faire main basse sur presque tous les médias écrits au Québec. Une situation pratiquement sans pareil dans les pays démocratiques, ailleurs dans le monde. En fait, pour trouver l’équivalent, il faut se tourner vers les régimes autoritaires, sinon totalitaires.
Comment voulez-vous que la démocratie québécoise se porte bien quand l’information écrite est sous le contrôle de seulement deux puissants empires de presse ? Et comme si ce n’était pas suffisant, nous avons aidé l’empire de presse Quebecor, grâce à la générosité de la Caisse de dépôt et placement du Québec, par les fonds de retraite des Québécois, à mettre la main sur le plus important réseau de télévision privée au Québec, le Groupe TVA. Une pratique de propriété croisée qui, dans ce domaine, aurait été notamment interdite chez nos voisins américains, en France, en Italie, en Australie, en Grande-Bretagne, en Norvège et en Allemagne.
Du jamais vu dans un pays démocratique
La situation de la concentration de la presse que nous vivons au Québec est du jamais vu en pays démocratique.
À juste titre, la presse a traditionnellement été identifiée comme le quatrième pouvoir dans une démocratie. Je dis bien le « quatrième pouvoir ». Malheureusement, dans le Québec d’aujourd’hui, tout laisse croire que le quatrième pouvoir a surpassé les trois autres. Il est devenu le premier pouvoir… à tout le moins à titre de « fabricant de l’opinion publique ».
Les exemples abondent de ces manœuvres des empires de presse pour tenter d’influencer l’opinion publique sous le couvert de l’information, mais d’une information « dirigée », « orientée ». Sur ce point, Quebecor remporte facilement la palme avec des reportages et des dossiers où le biais est évident, où il n’y a plus de place à la subtilité.
Une guerre contre les services publics
L’empire mène une guerre tous azimuts contre les services publics et il use de toutes les astuces « journalistiques » pour la gagner : reportages biaisés pour convaincre le bon peuple que le Québec est dans le rouge, sondages douteux à répétition sur la perception de la population quant à la qualité des services publics, couverture exagérée du moindre raté du système public, et ainsi de suite. Et que dire de cette récente affiche publiée en pleine page concernant les dépenses de l’État québécois sans aucune mise en contexte, sans la contrepartie présentant les services essentiels que la population reçoit en retour ?
Encore récemment, alors que 200 000 personnes marchaient dans la rue pour dénoncer la hausse des droits de scolarité — une manifestation d’une ampleur historique —, les quotidiens de Quebecor faisaient la une avec un sondage maison laissant plutôt croire que l’appui populaire envers les étudiants s’essoufflait. Pourtant, d’autres sondages ont démontré le contraire.
N’y a-t-il pas lieu de s’inquiéter lorsqu’un empire de presse est incapable de rapporter les simples faits sans succomber à la tentation de déformer la réalité pour servir ses intérêts idéologiques ?
Accommodements raisonnables : une crise artificielle
Et que dire des crises sociales artificielles qu’une telle puissance médiatique peut créer, comme nous l’avons vu avec le dossier des accommodements raisonnables ? Pendant des mois, les journaux d’un empire comme ceux de l’autre ont sombré dans la surenchère démagogique en rapportant jour après jour de supposés cas d’accommodements raisonnables dont la grande majorité n’en était pas. En effet, une étude sérieuse réalisée par Maryse Potvin, professeure au Département d’éducation et formation spécialisées à l’UQAM et chercheure au Centre d’études ethniques des universités montréalaises et au Centre Métropolis du Québec, a démontré que plus de 75 % des cas rapportés par les médias comme étant des situations d’accommodements raisonnables n’en étaient tout simplement pas.
Cette propagande médiatique a pourtant eu ses effets sur l’opinion publique, alors que les Québécois, ayant l’impression que leur identité était menacée, ont passé près de confier la gestion de l’État à un tiers parti dont le chef avait eu l’habileté de tirer sur les bonnes cordes sensibles pour se rendre populaire.
Aucune société démocratique digne de ce nom ne permettrait un tel pouvoir d’influence de l’opinion publique entre les mains de si peu de gens, dont les intérêts financiers sont la plupart du temps en conflit avec les intérêts sociaux de la majorité de la population. Au cours de la dernière année, des citoyens de partout dans le monde sont descendus dans la rue pour dénoncer l’exploitation que le 1 % de riches exerçait sur les autres 99 % de la population. Au Québec, la situation est encore pire puisque l’exploitation exercée par cette minorité de riches n’est pas qu’économique. Elle est également idéologique à travers la concentration de la presse.
Fabriquer l’opinion publique
Finalement, ces puissants empires de presse ne fabriquent pas l’opinion publique uniquement à travers ce qu’ils veulent bien publier, mais également à travers ce qu’ils ne veulent pas publier. Le Français Pierre Lance a écrit : « Un journal n’influe pas sur ses lecteurs par ce qu’il imprime, mais par ce qu’il n’imprime pas. »
Nos grands propriétaires de la presse écrite l’ont compris depuis longtemps quand on constate le peu d’espace qu’occupent dans leurs journaux les sujets liés à la pauvreté, aux groupes sociocommunautaires et aux revendications des travailleuses et des travailleurs.
Un autre exemple, la Centrale des syndicats du Québec a demandé récemment à Influence communication de mesurer le poids de l’éducation dans les médias québécois. Eh bien, malheureusement, l’éducation, considérée comme une priorité nationale, occupe une place anémique dans les médias à 0,18 % et lorsqu’il est question d’éducation, on parle surtout de détails sensationnalistes.
Êtes-vous mal informés ?
Observant les journaux de son époque, l’écrivain américain Mark Twain faisait remarquer : « Si vous ne lisez pas les journaux, vous n’êtes pas informé, et si vous les lisez, vous êtes mal informé… » Que dirait-il du Québec d’aujourd’hui ?
Et pour conclure, une dernière citation, celle-ci de l’ancien président américain Franklin Delano Roosevelt, qui disait : « La liberté dans une démocratie n’est pas assurée si le peuple tolère que la puissance privée grandisse au point qu’elle devienne plus forte que l’état démocratique lui-même. »
Les Québécois n’ont-ils pas été trop tolérants à l’égard des empires de presse qui règnent sur l’opinion publique ? La question mérite d’être posée, car il en va de la santé de notre démocratie et de notre capacité, comme peuple, de faire des choix éclairés concernant notre avenir commun, à l’abri du pouvoir d’influence démesuré de quelques individus puissants et riches.
Au nom de la Centrale des syndicats du Québec que je représente, je félicite les organisateurs du Moulin à paroles qui nous permettent de faire un contrepoids aux grands empires médiatiques.
LIEN L’intervention de Jean-Simon Carrier , le 7 avril 2012, vidéo [7:14]