Le réseau de l’éducation s’extirpe péniblement de la pandémie alors que le niveau d’anxiété des élèves augmente, que les problèmes de santé mentale persistent et que les retards scolaires creusent le fossé entre les élèves en difficulté et leurs camarades de classe.

Pendant ce temps, notre nouveau ministre, Bernard Drainville, dit vouloir faire des efforts accrus pour favoriser la réussite des élèves en difficulté de comportement et d’apprentissage, qui sont plus de 20 % au primaire et plus de 30 % au secondaire.

Dans l’atteinte de cet objectif, l’expertise des professionnel∙les de l’éducation, ceux et celles qui interviennent directement dans le milieu de vie des élèves et dans le réseau scolaire (les psychologues, les conseiller∙ères d’orientation, les psychoéducateur∙rices, les ingénieurs, les bibliothécaires, les conseiller∙ères pédagogiques, les animateur∙rices, etc.) est incontournable.

Des services privés trop chers et inadaptés à la réalité scolaire

Pourtant, les écoles québécoises peinent à attirer et à retenir suffisamment de personnel professionnel pour répondre aux besoins grandissants des élèves et des enseignant∙es. Qu’il suffise de mentionner que plus de 500 postes professionnels sont vacants depuis 2 ans au Québec.

Les centres de services et commissions scolaires se tournent à très grand frais vers le privé pour arriver à répondre aux besoins de base. Au moins 65 % des organismes scolaires ont recours à cette pratique pour offrir des services éducatifs complémentaires.

Si certains organismes scolaires utilisent des services privés uniquement pour des cas exceptionnels, d’autres ont déboursé plus de 400 000 $ en services de psychologie, d’orthophonie, d’ergothérapie et de psychoéducation en une seule année.

Aussi, certains sondages, dont celui réalisé par la Fédération des comités de parents du Québec, montrent que jusqu’à 94 % des parents ont dû consulter au privé relativement aux défis scolaires de leur enfant. En cette période d’inflation, je crains que cette facture devienne insoutenable pour la majorité des familles, qui devront faire un choix cruel, pour le bien-être de leur enfant, entre l’épicerie et l’orthophonie.

Pourtant, il est démontré que faire affaire avec les services privés et les agences de placement coûte vraiment plus cher que les mêmes services rendus par du personnel public. Les taux exigés par le privé varient de 60 $ l’heure à 350 $ l’heure, soit bien au-delà des salaires horaires du personnel professionnel du réseau scolaire, qui étaient, par exemple, de 26,23 $ l’heure à 48,59 $ l’heure pour une orthophoniste en 2020-2021.

En plus de l’ampleur des coûts, il est inquiétant de constater que cette pratique est très peu encadrée. Bien des organismes scolaires semblent avoir perdu le contrôle des sommes engagées, notamment à cause de la décentralisation des budgets vers les écoles.

Le protecteur du citoyen lui-même s’inquiète du recours accru aux services privés, qu’il qualifie de « fausse solution à un vrai problème ». Tout comme nous, il relève que les services procurés par des intervenants externes se limitent souvent au diagnostic, sans suivi, et rendent difficile, voire impossible, la collaboration avec les enseignant∙es, les parents et les autres intervenant∙es. Pour cette raison, leurs recommandations sont souvent inapplicables dans les milieux.

Le recours au privé accentue la médicalisation des difficultés scolaires et la « clinicisation » des services éducatifs et il prive les élèves d’une réponse rapide et adaptée à leurs besoins. Avec cette pratique, les organismes scolaires peuvent perdre de vue l’importance des services préventifs et universels offerts dans l’école, le milieu de vie des élèves. En d’autres mots, ils ne remplissent plus la triple mission de l’école : instruire, socialiser et qualifier.

Investir pour de meilleurs services à l’école, par l’école, pour l’école, pour l’élève

Il est documenté que les services professionnels les plus efficaces en éducation sont ceux qui sont donnés dans le milieu de vie de l’élève, en concertation avec son enseignant∙e, les autres intervenant∙es qui gravitent dans son orbite, ses parents : ce sont les services professionnels publics. Continuer à dépenser des sommes exorbitantes pour des services privés qui s’adaptent difficilement au contexte scolaire n’est pas la meilleure solution pour répondre aux besoins des élèves.

En contexte de surcharge et de manque chronique de ressources professionnelles, il peut sembler irréaliste de cesser tout recours au privé du jour au lendemain. En revanche, considérant les valeurs d’équité et d’inclusion qui animent la société québécoise, les acteur∙trices du milieu scolaire doivent proposer des solutions pour résoudre les problèmes liés au mode de financement et d’organisation des services éducatifs complémentaires.

Je suis plus que conscient des difficultés que connaissent les organismes scolaires à retenir et à attirer des professionnel·les auprès des élèves. C’est cependant une évidence pour moi qu’il faut investir dans de meilleures conditions au public pour qu’il·elles puissent continuer de mettre leur expertise à profit là où ça compte le plus, près de l’élève. Parce que, comme bon nombre de parents, d’enseignant∙es, de citoyen·nes, mes services professionnels publics en éducation, je les ai tatoués sur le cœur.

Par Jacques Landry, président de la Fédération des professionnelles et professionnels de l’éducation du Québec (FPPE-CSQ)