Syndicalisme
Le gouvernement à l’assaut des contre-pouvoirs
8 janvier 2026
Face à la multiplication des projets de loi et à une concentration accrue des pouvoirs, plusieurs spécialistes s’inquiètent d’un affaiblissement sans précédent des contre-pouvoirs au Québec. Réunis dans le cadre d’une table ronde, des spécialistes ont brossé un portrait préoccupant de l’état de la démocratie québécoise. En filigrane, une même crainte : celle d’un recul durable de l’État de droit et du dialogue social.
Par Audrey Parenteau, rédactrice en chef
La composition du cabinet de François Legault n’est pas anodine, a dit d’entrée de jeu la conseillère aux dossiers sociaux à la CSQ, Marie-Sophie Villeneuve. Une forte proportion des ministres provient du milieu des affaires, une tendance qui influence directement la gestion de l’État. « La vision qui s’impose dans les politiques publiques est issue de la grande entreprise privée », a-t-elle souligné, évoquant une logique où les services publics sont perçus comme des dépenses plutôt que comme des investissements collectifs.
Cette orientation se traduit aussi par une montée du marketing politique et de la polarisation. « Les syndicats semblent être devenus les méchants dans le film », a ajouté la conseillère, citant une analyse qui affirme que les contre-pouvoirs sont de plus en plus présentés comme des obstacles à l’action gouvernementale.
Une attaque frontale contre les contre-pouvoirs
Pour Philippe Lampron, professeur titulaire à la Faculté de droit de l’Université Laval, la stratégie du gouvernement est claire : « inonder la zone » de projets de loi pour affaiblir la capacité de réaction de la société civile. Il s’inquiète particulièrement des effets du projet de loi no 1 sur la constitution du Québec, qui viendrait notamment limiter concrètement la capacité de contester les lois adoptées par l’Assemblée nationale.
« Le contre-pouvoir, c’est un frein de sécurité », a-t-il rappelé. Il a insisté sur le rôle central de la Charte québécoise des droits et libertés, qu’il a qualifié de fleuron québécois. Le recours préventif à la clause dérogatoire représente, selon lui, une normalisation dangereuse qui remet en question la raison d’être même des droits fondamentaux.
Un démantèlement démocratique amorcé de longue date
De son côté, le politicologue et professeur au département des sciences sociales de l’Université du Québec en Outaouais, Thomas Collombat, a replacé la situation actuelle dans une perspective historique. « Ce mouvement ne commence pas avec la Coalition avenir Québec », a-t-il affirmé. Il a évoqué un processus de « dé-démocratisation » amorcé il y a plus de 20 ans.
La disparition progressive d’espaces de participation citoyenne, comme les commissions scolaires, les CLSC, les conseils régionaux de développement, illustre, selon lui, un éloignement du modèle le démocratique issu de la Révolution tranquille. « On supprime des espaces démocratiques au nom de l’efficacité, pour les remplacer par une centralisation bureaucratique », a-t-il déploré.
Le monde du travail aussi fragilisé
Cette concentration du pouvoir se fait aussi sentir dans les milieux de travail. Professeure à l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal, Mélanie Dupont-Poirier, dénonce une « idéologie managériale » qui marginalise la parole des travailleuses et des travailleurs : « On gère par les nombres, par la performance, au détriment du sens du travail et de la santé mentale ».
Pour elle, l’affaiblissement des contre-pouvoirs syndicaux contribue à des décisions déconnectées du travail réel, avec des conséquences humaines majeures. Elle a lancé un appel clair à la mobilisation : « L’organisation du travail est un enjeu politique central. C’est là que l’action syndicale doit reprendre toute sa place ».