Action féministe

La voix des femmes en politique : entretien avec Christine Labrie

29 octobre 2026

De l’engagement féministe aux limites du pouvoir politique, l’ancienne députée de Québec solidaire (QS), Christine Labrie, revient sur ses huit années de vie parlementaire, les défis auxquels font face les femmes élues et la nécessité de redonner du sens à l’action politique.

Par Audrey Parenteau, rédactrice en chef

Comment permettre aux femmes de prendre pleinement leur place en politique, de faire entendre leur voix et de contribuer concrètement aux changements sociaux? C’est autour de ces questions que Christine Labrie a échangé avec les participantes du réseau d’action féministe de la CSQ, réunies à Chicoutimi cette semaine sous le thème de la représentation des femmes en politique.

Après huit années à l’Assemblée nationale, la politicienne pose un regard lucide sur son parcours, marqué autant par des réalisations importantes que par des difficultés qui l’ont finalement amenée à ne pas solliciter un nouveau mandat aux dernières élections. De son entrée en politique, presque par hasard, à son engagement pour les victimes de violences sexuelles et conjugales, elle témoigne des possibilités, mais aussi des limites de l’action politique.

Des réalisations porteuses dans un parcours exigeant

Rien ne prédestinait Christine Labrie à une carrière politique. Son engagement a commencé en 2017, après la publication d’une lettre ouverte sur un enjeu d’urbanisme qui a attiré l’attention d’un parti municipal. D’abord candidate aux élections municipales, elle a ensuite été sollicitée pour se présenter aux élections provinciales.

Son arrivée à l’Assemblée nationale a été synonyme d’apprentissage accéléré. Sans expérience préalable au sein d’une organisation politique, elle a dû se familiariser avec le fonctionnement, tout en assumant des responsabilités importantes. Les dossiers de l’éducation, de la famille et de la condition féminine lui tenaient particulièrement à cœur. La confiance accordée par son parti a représenté une source de fierté, mais a aussi engendré une pression considérable. Comme plusieurs femmes qui font leur entrée dans des milieux où elles doivent faire leurs preuves, elle a dû composer avec le syndrome de l’imposteur et apprendre à reconnaître ses limites.

Par les réalisations qui ont marqué son parcours figure sa participation au comité transpartisan à l’origine du rapport Rebâtir la confiance, consacré à l’amélioration de l’accompagnement des personnes victimes de violences sexuelles et conjugales. Cette démarche, menée avec des élues de différents partis et des spécialistes, lui a permis de constater la portée d’un travail politique fondé sur la collaboration. Elle cite notamment la mise en place de la ligne Rebâtir, qui offre des conseils juridiques gratuits pour les personnes qui en ont besoin.

Pour Christine Labrie, cette expérience démontre que « c’est possible de dépasser les lignes partisanes quand on travaille autour d’un objectif commun ».

Quand la collaboration cède la place à l’impuissance

Si le travail transpartisan lui a permis de constater les possibilités de l’action politique, les dernières années de Christine Labrie à l’Assemblée nationale ont été plus difficiles. « Le contexte avec le gouvernement en place était devenu plus contraignant, les propositions de l’opposition trouvaient moins facilement leur chemin », a-t-elle expliqué.

Cette difficulté à faire avancer les idées a progressivement contribué à « une perte de sens » pour Christine Labrie. Malgré certaines victoires et des propositions reprises par le gouvernement au fil des années, elle avait parfois l’impression de consacrer davantage d’énergie à communiquer et à tenter de convaincre qu’à participer directement aux décisions. « J’avais l’impression de faire plus de communication que de changement social », a-t-elle dit.

Pour l’ancienne députée, cette distinction est importante. Elle était entrée en politique pour contribuer concrètement à transformer la société. Si elle reconnaît que les idées peuvent cheminer sur plusieurs années avant de se concrétiser, elle souhaite maintenant pouvoir s’investir plus directement dans les changements qu’elle défend.

La violence en ligne, souvent évoquée comme un obstacle à la participation des femmes en politique, constitue un autre enjeu important. Il y a quelques années, Christine Labrie avait dénoncé publiquement les propos haineux adressés aux femmes élues. Elle a choisi de fermer ses réseaux sociaux, notamment parce qu’elle estimait que leur fonctionnement alimentait la polarisation et nuisait à la qualité des échanges publics.

Lors de sa présentation au réseau d’action féministe, elle a toutefois apporté une nuance. Ce ne sont pas les commentaires haineux qui ont principalement motivé son départ de la politique. C’est plutôt le sentiment de ne pas réussir à influencer les décisions gouvernementales qui a pesé dans la balance.

Elle s’inquiète toutefois de voir la violence en ligne devenir un frein à l’engagement politique des femmes. Si elle estime essentiel de dénoncer les comportements abusifs, elle rappelle aussi qu’il faut éviter de laisser les violences occulter les autres défis auxquels les femmes sont confrontées, comme la pression de devoir être irréprochables ou la crainte de commettre une erreur.

Son message aux nouvelles élues : faire confiance à leur voix

Aux femmes qui ont récemment choisi de s’engager en politique, Christine Labrie souhaite qu’elles osent agir rapidement, sans attendre de tout maîtriser. Elle rappelle que les premières années dans ce milieu peuvent être intimidantes. Il faut apprendre les rouages du système, s’approprier les dossiers et prendre la parole dans un environnement où les erreurs peuvent être fortement médiatisées.

Cette pression peut être particulièrement lourde pour les femmes, qui ont parfois le sentiment de devoir représenter non seulement leurs idées, mais aussi leur capacité à exercer des fonctions politiques. Or, cette exigence de perfection peut devenir un frein à l’action. « Je souhaite aux nouvelles élues de se faire assez confiance et de se mettre en action le plus rapidement possible afin de pouvoir accomplir des choses dans des dossiers qui leur tiennent à cœur », a-t-elle dit.

À travers son témoignage au réseau d’action féministe, Christine Labrie rappelle que l’engagement des femmes en politique ne devrait pas se limiter à leur présence dans les lieux de pouvoir. Encore faut-il qu’elles puissent y faire entendre leurs idées et contribuer aux décisions.

Aux femmes qui souhaitent se lancer en politique, elle lance un appel à l’action : ne pas attendre de tout savoir ni de se sentir parfaitement prêtes avant d’oser prendre leur place. Car, pour elle, c’est en passant à l’action que les femmes pourront faire avancer leurs idées et contribuer aux changements qu’elles souhaitent voir dans la société.