Diversité
Être queer et vivre en région : entre isolement et solidarité
12 mai 2026
Vivre en région quand on fait partie des communautés 2ELGBTQIA+* n’est pas toujours facile. Moins de ressources, des milieux parfois plus conservateurs, un sentiment d’isolement plus marqué : la réalité peut être bien différente de celle des grands centres. Pourtant, les personnes queers savent aussi faire preuve de résilience et d’une solidarité remarquable. Un portrait tout en nuances, entre défis et affirmation.
Par Anne-Marie Tremblay (collaboration spéciale)
Pendant deux ans, Romi Ulysse Lapalme-Coderre a enseigné au secondaire sous son ancien prénom, cachant son identité trans. « Comme je ne savais pas s’il y avait déjà eu des personnes ouvertement trans dans mon milieu, j’ignorais quel impact pourrait avoir mon coming out sur mes chances d’être engagé. » Occupant un poste en enseignement dans une école de Lanaudière, Romi Ulysse Lapalme-Coderre, qui préfère le pronom iel, a décidé d’attendre son inscription sur la liste de priorité d’embauche avant de se dévoiler.
S’ouvrir alors que personne ne l’avait fait avant a donc demandé une double dose de courage. « Je pense que c’est fréquent, quand on vit éloigné des grands centres, de devoir paver la voie, en quelque sorte, car il n’y a aucun modèle », explique Romi Ulysse Lapalme-Coderre.
Et iel n’est pas la seule personne à se sentir ainsi : selon les données de la Fondation Émergence, 47 % des personnes queers craignent de se dévoiler au travail parce qu’elles craignent de subir des représailles, cite Miko Lebel, responsable à la recherche et à la sensibilisation chez Uniphare, un organisme situé à Rimouski, qui est spécialisé en santé sexuelle et affective pour les personnes de la diversité sexuelle et de la pluralité des genres.
Adolescent à la fin des années 1970, Marc Pepin a aussi dissimulé son orientation sexuelle toute sa jeunesse. « J’ai grandi à Daveluyville. Dans mon village, il n’y avait qu’un ou deux homosexuels confirmés et ils faisaient l’objet de moqueries, de sarcasmes », se souvient-il. C’est durant ses études à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) qu’il a pu s’assumer pleinement. « Dans une plus grande ville, c’est plus facile d’être soi-même, car on est plus anonyme. »
De retour dans sa région, le Centre-du-Québec, il a été embauché comme éducateur dans un service de garde à Drummondville. Après quelques années, il a tout simplement présenté son amoureux à ses collègues. « Depuis, je ne me suis plus jamais caché et, au travail, cela n’a jamais eu de répercussions négatives », affirme-t-il. Depuis, Marc Pepin et son conjoint ont adopté trois enfants. Il travaille maintenant comme conseiller pédagogique au Cégep de Drummondville.

Le poids d’être un modèle
Pour ces personnes, sortir des rangs de l’hétéronormativité n’a pas eu de conséquences négatives sur le plan professionnel. Pourtant, même dans des environnements relativement ouverts, certaines réalités restent plus lourdes à porter. Par exemple, Romi Ulysse Lapalme-Coderre hésite à utiliser le pronom iel au travail, pour éviter de susciter des réactions.
De plus, la pression de bien représenter sa communauté est forte : « Quand mes élèves m’interrogent, je m’assure de répondre de manière à ne pas nuire à la perception qu’on a des personnes queers dans la région. Car ce sont mes paroles qui seront répétées à la maison. Je prends donc bien soin d’utiliser des mots simples, qui ne sont pas trop engagés, pour m’assurer que mes propos ne seront pas déformés. »
Comme il y a moins de personnes 2ELGBTQIA+ en dehors des centres urbains, cela alourdit du coup cette responsabilité pour les personnes qui osent s’afficher. « Personnellement, je suis vraiment à l’aise de faire de l’éducation sur les réalités trans et j’aime cela, affirme Romi Ulysse Lapalme-Coderre. Mais parfois, j’ai juste envie d’enseigner les participes passés! »
Des ressources insuffisantes
En plus d’augmenter la pression sur les épaules des personnes 2ELGBTQIA+, cette rareté géographique complique l’accès aux ressources, témoignent Marc Pepin et Romi Ulysse Lapalme-Coderre. C’est aussi l’un des constats d’Alex Nadeau (qui utilise le pronom ael), responsable à la formation et à l’éducation chez Uniphare. Dans le cadre de sa maîtrise en développement régional et territorial à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR), ael a étudié les différents parcours des personnes queers au Bas-Saint-Laurent.
Une des raisons? L’étendue du territoire. « Le peu de services disponibles est concentré à Rimouski, souligne Alex Nadeau. Les personnes qui habitent au Kamouraska doivent faire deux heures de route pour s’y rendre. C’est donc vraiment plus difficile pour celles et ceux qui habitent loin de ce centre. » Un manque de ressources qui affecte également le Centre-du-Québec, de même que Lanaudière, dont le vaste territoire s’étend au-delà de Saint-Michel-des-Saints. Les services sont rares, voire inexistants, au nord de la région de Lanaudière, témoigne Romi Ulysse Lapalme-Coderre.
Cette faible densité a également un effet sur le financement accordé à des organismes comme Uniphare, explique Miko Lebel. « Cela veut dire que les services offerts sont moindres, puisque nous avons un immense territoire à couvrir, ce qui engendre plus de dépenses. Nous devons aussi nous rabattre sur la mission de base. » Idem pour les soins de santé, alors que la seule clinique de santé trans, située à Rimouski, ne prend pas en charge les personnes mineures qui doivent sortir de la région pour consulter.
Proximité sociale : obstacle ou levier d’inclusion?
Dans de petites communautés, les cercles sociaux s’entrecroisent beaucoup plus qu’en milieu urbain, rendant l’anonymat difficile à préserver. « Comme les gens se connaissent plus, certaines personnes hésitent à s’ouvrir dans leur milieu professionnel, de peur que l’information circule jusqu’à leur famille, alors qu’elles ne sont pas prêtes à en parler », affirme Alex Nadeau.
Or, cette promiscuité peut aussi être bénéfique, selon ses recherches. « On entend beaucoup dire que la discrimination est plus forte en région, mais en réalité, ce n’est pas toujours le cas. Au Bas-Saint-Laurent, on observe plutôt un phénomène de proximité sociale. Comme les gens se côtoient plus, ils vont s’intéresser à l’autre avant tout, plutôt qu’à son identité », ajoute Alex Nadeau. Plusieurs préjugés sont ainsi déboulonnés au simple contact de personnes 2ELGBTQIA+.
À l’inverse, dans une ville comme Montréal, on a tendance à catégoriser les gens, ce qui crée des chambres d’écho, note-t-ael. « Je ne sais pas si ce constat s’applique ailleurs, mais au Bas-Saint-Laurent, tout le monde se rassemble, et ce, peu importe son identité de genre ou son orientation. Ce faisant, la communauté queer est donc plus riche, plus inclusive. Chacun connaît et comprend la réalité de l’autre. » Certaines personnes lui ont même confié avoir été victimes de biphobie – le rejet des personnes bisexuelles – lorsqu’elles habitaient à Montréal.
La ruralité est aussi perçue comme un avantage pour celles et ceux qui désirent vivre leur queerness loin du regard des autres, souligne Alex Nadeau. « Ces personnes peuvent être complètement elles-mêmes quand elles sont dans la forêt, car les oiseaux, les arbres ne les jugent pas. Il y a un sentiment de sécurité qui est vraiment marqué à cause du territoire, de la proximité avec la nature. »

Milieux alliés
Tissée serrée, la communauté du Bas-Saint-Laurent est aussi porteuse de plusieurs activités et événements, tels que le FestiQueer de Rimouski. « L’art et la culture sont utilisés pour créer des lieux éphémères de rassemblement », note Miko Lebel. Plusieurs ont également créé leur propre emploi, en lançant des organisations queers comme La Seiche, coopérative d’édition et d’impression, ajoute-t-il.
D’autres encore se tournent vers des organismes comme Uniphare qui, en plus de proposer des formations aux entreprises, est en train de développer une certification pour les milieux alliés. « Dans le contexte actuel, où on constate une montée de la haine envers les communautés LGBTQIA+, et où la désinformation est très présente, l’éducation et la sensibilisation sont essentielles », estime-t-il. Un enjeu important, qu’on soit en région ou en ville.
En somme, l’exemple du Bas-Saint-Laurent montre que la fierté peut aussi fleurir loin des grandes villes, pourvu qu’on cultive l’écoute, l’inclusion et le respect.
*2ELGBTQIA+ désigne les personnes deux esprits (two-spirits), lesbiennes, gaies, bisexuelles, queers ou en questionnement, intersexes, asexuelles ou alliées, ainsi que toutes autres identités incluses dans le +.