Santé, Société

Défendre la santé publique le temps d’un café

8 janvier 2026

Il faisait froid en ce matin de décembre dans le quartier Villeray, à Montréal. Un froid qui donnait envie de se réfugier à l’intérieur du café Chez l’Éditeur. Entre les tasses fumantes et le murmure discret des conversations, la discussion s’engageait avec Élise Jalbert-Arsenault sur un sujet délicat : l’avenir de la santé publique au Québec.

Par Félix Cauchy-Charest, conseiller CSQ 

Vice-présidente aux communications du Syndicat des professionnelles et professionnels de la santé publique du Québec (SPPSPQ-CSQ), conseillère scientifique et nutritionniste de formation, Élise Jalbert-Arsenault parle au nom de près de 400 professionnelles et professionnels qui travaillent à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). Un monde largement méconnu du grand public avant la pandémie et pourtant essentiel au bon fonctionnement de notre société.

« La santé publique, c’est la prévention, explique-t-elle. Prévenir l’apparition des maladies, qu’elles soient infectieuses, environnementales ou liées aux conditions de vie. » Derrière cette mission se cache une impressionnante diversité d’expertises : épidémiologistes, infirmières, conseillers scientifiques, bibliothécaires, analystes informatiques, etc. Un véritable écosystème de savoirs qui permet à l’INSPQ d’agir avec agilité, en temps de crise comme dans une perspective à long terme.

Élise Jalbert-Arsenault, vice-présidente aux communications du SPPSPQ-CSQ.

La synergie menacée 

Or, cette synergie est aujourd’hui menacée par le projet de loi no 7, qui prévoit l’abolition de l’INSPQ et le démantèlement de ses fonctions au sein de nouvelles structures, dont l’Institut québécois de santé et de services sociaux (IQSSS). Une réforme que la présidente du Conseil du trésor, France-Élaine Duranceau, présente comme une « fusion », mais que les acteurs du milieu décrivent plutôt comme une fragmentation.

« Concrètement, on perd l’unité de la santé publique dans une seule institution, souligne Élise Jalbert-Arsenault. Les laboratoires partent d’un côté, la recherche et la formation de l’autre. On brise des synergies qui existent déjà et qui sont essentielles à notre capacité de réaction. »

Ce morcellement, explique-t-elle, risque de nuire gravement à l’agilité de la santé publique. Là où les équipes pouvaient auparavant travailler côte à côte, échanger rapidement des données, croiser les analyses de terrain et la littérature scientifique, il faudra désormais passer par des paliers administratifs supplémentaires. Un luxe que la prévention ne peut pas se permettre.

Prévenir ou guérir?

L’enjeu est aussi politique. Dans un système où la santé publique est intégrée à une structure dominée par le curatif, le risque est grand de la voir reléguée au second plan. « La santé publique, c’est souvent invisible. Quand on fait bien notre travail, il ne se passe rien : pas d’éclosion, pas de crise. Mais politiquement, l’urgence est presque toujours du côté du curatif. »

Déjà, la santé publique ne représente qu’environ 3 % du budget total en santé au Québec. Même avec des promesses d’amendements pour protéger les budgets et la mission, la crainte demeure : à long terme, la prévention pourrait s’effacer, tranquillement, sous le poids des urgences médiatiques et hospitalières.

Perte d’autonomie scientifique 

À cela s’ajoute un autre enjeu majeur : l’autonomie scientifique. L’INSPQ jouit actuellement d’une crédibilité reconnue, tant au Canada qu’à l’international. Il est un interlocuteur direct dans plusieurs réseaux de santé publique, capable d’adapter les recommandations aux réalités québécoises. En perdant son statut et son autonomie, c’est aussi cette capacité d’influence et de collaboration qui est fragilisée.

« Si les gens ont l’impression que nos recommandations sont dictées par des considérations politiques ou économiques, la confiance s’effrite, avertit Élise Jalbert‑Arsenault. Et sans confiance, la santé publique ne peut pas fonctionner. »

Un message à la ministre Duranceau 

Le message adressé à la ministre est clair : le SPPSPQ-CSQ demande le retrait pur et simple du chapitre 1 du projet de loi n7. Non pas par conservatisme, mais par souci d’efficacité, de rigueur scientifique et de protection du bien commun.

Au café Chez l’Éditeur, les tasses se vident lentement. De cette conversation avec Élise Jalbert‑Arsenault, une conviction demeure : la santé publique mérite mieux que l’invisibilité. Elle mérite d’être protégée, renforcée et pleinement reconnue. Avant que les crises ne nous rappellent, une fois de plus, tout ce qu’elle nous permet d’éviter.

Regardez l’entrevue complète avec Élise Jalbert-Arsenault :