Enjeux sociopolitiques

Débat national sur le travail: des échanges qui laissent sur la faim

1 octobre 2026

C’est dans un Ausgang Plaza rempli, ainsi que sur les pages Facebook des quatre centrales syndicales du Québec (CSQ, CSN, FTQ, CSD), que les travailleuses et les travailleurs ont pu en apprendre plus sur la vision du travail des partis qui aspirent à former le prochain gouvernement. Les cinq partis représentés à l’Assemblée nationale ont été invités à participer au débat. Seul le Parti conservateur du Québec a décliné l’invitation.

Par Félix Cauchy-Charest, conseiller CSQ | Photos: Dominic Morissette

La discussion s’est amorcée entre Alexandre Leduc, de Québec solidaire (QS), Madwa-Nika Cadet, du Parti libéral du Québec (PLQ), Mathieu Lebrun, du Parti Québécois (PQ) et Guillaume Rousseau, de la Coalition Avenir Québec (CAQ), autour des différents projets de loi du gouvernement sortant qui attaquent les droits fondamentaux des travailleuses et des travailleurs québécois.

Il est difficile de dire ce que les partis comptent faire de ces lois une fois au pouvoir. Hormis QS, qui s’engage à abroger la Loi 4 et la Loi 14, les autres partis n’ont offert qu’une réflexion aux contours flous qui laisse entrevoir un maintien de la législation (CAQ) ou une révision de certains aspects (PQ et PLQ).

Alexandre Leduc n’a pas fait dans la dentelle. Les lois sur les cotisations syndicales et sur le droit de grève, dénoncées notamment par le Barreau, n’ont rien à sauver, selon lui. « On met ça au recyclage », a-t-il dit. Le député a ensuite enchaîné avec une liste de propositions de son parti pour les travailleuses et les travailleurs : dix jours de congé payés, notamment pour les victimes de violence conjugale, le droit à la déconnexion, le télétravail reconnu comme un droit, l’interdiction des lock-out et le droit de grève politique.

En face, Guillaume Rousseau a sorti son chapeau de juriste. Selon lui, les tribunaux interpréteront le maintien des services et le recours à l’arbitrage prévu à la Loi 14 à la lumière de la liberté d’association : « Moi, je pense qu’il n’y a pas à s’en faire. » Quant à la Loi 4, elle protégerait la liberté de conscience des membres qui refusent de financer les positions politiques de leur syndicat. « C’est un problème de liberté de conscience, puis c’est un juriste qui vous le dit », a-t-il déclaré.

Le PQ, de son côté, veut revisiter les deux lois. Concrètement, Mathieu Lebrun, médiateur et conciliateur au ministère du Travail, a proposé de demander un avis au Comité consultatif du travail et de la main-d’œuvre (CCTM), puis de consulter les partenaires. Le PLQ, qui a voté contre le projet de loi no 3, garderait le volet transparence et rejetterait ce qu’il qualifie d’ingérence, soit les cotisations facultatives. Pour la Loi 14, Madwa-Nika Cadet a promis de se rasseoir avec les syndicats et de surveiller ce que les tribunaux diront de sa constitutionnalité.

Cette prudence n’a pas échappé à Alexandre Leduc. Entendre le PQ parler de réévaluation, « ça m’inquiète pour la suite, parce qu’au contraire, il faudrait juste jeter ça aux poubelles ». Il a rappelé qu’au moment de la grève à la STM, le PQ avait jugé acceptable de modifier la loi pour imposer un retour au travail. La réponse de Mathieu Lebrun : le conflit s’est finalement réglé en médiation.

Santé et sécurité : le régime à deux vitesses

Le projet de loi no 101 a doté l’État employeur, en santé et en éducation, de mécanismes de prévention moins exigeants que ceux du secteur privé, dans des milieux où les femmes sont majoritaires.

Le QS, le PQ et le PLQ dénoncent ce recul. « Monsieur Boulet a renié sa parole », a tranché Alexandre Leduc, qui ramènerait des seuils de prévention comparables. Mathieu Lebrun a cité un reportage de Radio-Canada faisant état d’une hausse de l’absentéisme de 17 % chez le personnel infirmier et de 24 % chez les préposées et préposés. Madwa-Nika Cadet a, quant à elle, parlé d’une « aberration », mais a attaché la suite à l’état des finances publiques.

Quant à Guillaume Rousseau, il a admis sans détour qu’il n’y a pas d’engagement clair de son parti à modifier ces choses-là. Il a préféré rappeler la réforme de 2021 et l’intégration des risques psychosociaux.

Hausse du salaire minimum : un seul oui au 20 $ l’heure

La question était simple : votre parti s’engage-t-il à porter le salaire minimum à 20 $ l’heure? Une seule réponse claire, celle de QS. Alexandre Leduc a rappelé que 700 000 personnes gagnent moins que cela au Québec. « Si ton modèle d’affaires ne peut pas fonctionner sans avoir tes propres travailleurs qui sont dans la pauvreté, et bien c’est ton modèle d’affaires qui a un problème », a-t-il déclaré. Son parti prévoit 330 millions $ pour accompagner les PME et les organismes communautaires dans la transition, dont 100 millions $ pour le communautaire.

Guillaume Rousseau a défendu la règle actuelle, qui fixe le salaire minimum à environ 50 % du salaire industriel moyen. Il a rappelé la hausse de 40 % sous la CAQ, contre 27 % d’inflation cumulée, et a chiffré à 10 milliards $ par année la facture d’un salaire minimum à 20 $ pour les entreprises. Le PQ, qui visait 18 $ en 2022, n’avance plus de chiffre précis. Il veut revoir la méthode de calcul en concertation et miser sur des mesures fiscales pour aider les travailleuses et les travailleurs à faible revenu. Le PLQ s’en tient à des hausses progressives et met de l’avant la rémunération des stages dans le secteur public.

Logement : construire, oui, mais pour qui?

Le PQ promet de financer environ 20 000 logements sur cinq ans et plus 2 000 logements étudiants en s’appuyant notamment sur les fonds de travailleurs. Le PLQ vise 100 000 nouveaux logements par année, dont 40 000 logements sociaux et abordables en cinq ans grâce à 1,5 milliard de dollars supplémentaires. La CAQ revendique 60 000 mises en chantier par année et 17 300 logements sociaux et abordables.

QS est le seul parti à parler de contrôle des loyers. Pour Alexandre Leduc, la crise du logement est d’abord une crise d’abordabilité : hausses de loyer plafonnées à l’inflation, fardeau de la preuve renversé vers le propriétaire, registre public des loyers, abolition de la section F du bail pour les constructions neuves et achat d’immeubles à logements existants pour les sortir du marché. Il n’a pas manqué de souligner que, devant les chambres de commerce, les autres partis ont plutôt promis de déréglementer la construction.

Intelligence artificielle : beaucoup de comités, peu d’engagements

Sur l’intelligence artificielle (IA), le PLQ promet une loi-cadre qui garantirait qu’un humain reste responsable de la prestation de services. QS réclame une commission spéciale à l’Assemblée nationale, en rappelant que le ministère de l’Emploi n’a aucune idée du nombre d’emplois menacés. Le PQ formerait d’abord un comité de spécialistes. La CAQ souligne que 25 000 fonctionnaires sont en train d’être formés à l’utilisation de l’IA et propose 400 millions $ sur quatre ans pour la formation en entreprise.

Le même flou pour les livreuses et livreurs, les chauffeuses et chauffeurs ainsi que les fausses travailleuses et faux travailleurs autonomes des plateformes numériques. La CAQ garde la définition actuelle de personne salariée : « On évite le mur à mur », a dit son représentant lors du débat. Le PQ mandaterait le ministère du Travail et la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST), puis consulterait les partenaires : « On verra ce [qu’ils] vont nous dire », a affirmé Mathieu Lebrun. Le PLQ se dit ouvert, sans engagement. Seul QS propose une présomption de salariat, qui renverserait le fardeau de la preuve, et un ménage dans les agences de placement, notamment en services de garde.

Transition juste et politique industrielle

QS a déposé un projet de loi pour créer des comités de transition dans les milieux de travail, sur le modèle des comités de santé et de sécurité. Le PQ confierait à la CNESST des mesures de prévention contre la chaleur et les feux de forêt. Le PLQ mise sur la requalification. Guillaume Rousseau a, quant à lui, mentionné les 200 milliards $ d’investissements d’Hydro-Québec et les 35 000 emplois à pourvoir, avec une formule qui a fait sourire : « Il ne faut pas garrocher les travailleurs en dessous de l’autobus, fût-il un autobus électrique », a-t-il déclaré.

Les différents partis s’entendent sur la nécessité d’une politique industrielle. La CAQ veut porter à 60 % la part d’achats locaux dans les approvisionnements de l’État. Le PQ exigerait des conditions de maintien en emploi des entreprises aidées. Le PLQ miserait sur l’agriculture, la forêt, les mines, l’aéronautique et les sciences de la vie, en reprochant à la CAQ d’avoir « joué au casino avec notre argent avec la grande entreprise ».

Immigration : la salle réagit 

Sur les seuils d’immigration permanente, les chiffres s’alignent : 35 000 pour le PQ, 45 000 pour la CAQ, 70 000 pour QS et une fourchette de 45 000 à 70 000 pour le PLQ. Sur les permis de travail fermés, QS veut les abolir : « C’est une absurdité », a dit Alexandre Leduc. Le PQ les remplacerait par des permis régionaux et sectoriels. La CAQ et le PLQ n’ont pas répondu à cette partie de la question.

Le moment le plus fort de la soirée est venu d’Alexandre Leduc, au sujet de la course entre les partis à la disposition de dérogation après le jugement de la Cour suprême sur l’accès des enfants de demandeurs d’asile aux services de garde. « J’ai eu honte de la classe politique québécoise. Ce sont des enfants! » La salle a éclaté en acclamations.

Austérité : le mot qui fâche

En conclusion, Alexandre Leduc a affirmé que son parti, QS, est le seul parti dont le cadre financier ne prévoit pas d’austérité budgétaire. Guillaume Rousseau a répliqué qu’« on ne prévoit pas d’austérité, on prévoit un contrôle des dépenses ». Madwa-Nika Cadet a promis de consacrer 75 % du Plan québécois des infrastructures au maintien des actifs. Mathieu Lebrun, fidèle à son fil conducteur, a conclu qu’il faut « recommencer à se parler ».

Deux questions lancées par Alexandre Leduc sont restées sans réponse. La première portait sur l’article 47.2 du Code du travail et les personnes accusées de violence à caractère sexuel. La seconde, sur le maintien de la Loi sur les décrets de convention collective.

Le scrutin général aura lieu le 5 octobre prochain. Vous pouvez comparer les plateformes des partis sur le site Web de la CSQ!