Société
Cette «misère du monde» qui nous soutient
22 juin 2026
Le 20 juin marque la Journée mondiale des réfugiés aux Nations Unies. Au cours des dernières années, beaucoup d’encre a coulé sur le dos des personnes demandeuses d’asile au Québec. Le gouvernement en poste ainsi que des personnalités médiatiques et politiques, incluant certaines cheffes et certains chefs de parti, ayant fait de la division leur marque de commerce, ont monté en épingle l’image d’une vague envahissante de gens vivant à nos crochets et menaçant nos services publics, accaparant les logements, les places en CPE et les lits aux urgences. Cette représentation simpliste résiste pourtant mal à l’examen des faits.
Par Marie-Sophie Villeneuve, conseillère CSQ
L’économie et la guerre : deux facettes d’une même médaille
Dans un monde idéal, personne ne serait contraint de quitter son foyer, mais les fondations de notre économie mondiale reposent encore sur des injustices et des iniquités profondes. Cette année, Oxfam révélait que la richesse de la petite poignée de milliardaires a augmenté de 81 % depuis 2020, alors qu’une personne sur quatre ne mange pas à sa faim et que près de la moitié de la population mondiale vit dans la pauvreté. Les chiffres de la dernière année démontrent que cet immense fossé se creuse plus rapidement que jamais.
Dans les pays dits « en développement », les ressources naturelles et minières, incluant les hydrocarbures, ainsi que la force de travail des populations sont exploitées au maximum par les grandes industries mondiales, avec le soutien des pays développés, à commencer par les membres du G7. Que ce soient les métaux dans nos cellulaires et nos ordinateurs, l’essence dans nos voitures, les vêtements que nous portons, les fruits que nous consommons, le café et le thé que nous buvons, le cacao, le sucre et la vanille que nous ajoutons à nos desserts, les matériaux de construction et les meubles de nos maisons, les ressources et le travail des populations du Sud global sont partout dans notre quotidien. En d’autres termes, ce n’est pas nous qui prenons en charge « la misère du monde », c’est elle qui nous soutient et rend possibles nos modes de vie.
Les violences armées et la guerre s’inscrivent elles aussi dans cette logique économique mondiale. Depuis 1945, la défense d’intérêts économiques et commerciaux est l’une des principales raisons expliquant la motivation des États à s’engager dans des conflits armés. Ce n’est pas un hasard si les régions du monde qui y sont le plus exposées sont riches en hydrocarbures ou en ressources minières.
Cette même économie mondiale est à l’origine des émissions massives de gaz à effet de serre qui alimentent la crise climatique. Ses conséquences frappent durement plusieurs communautés et forcent un nombre croissant de personnes à quitter leur milieu de vie. À cet égard, les populations canadienne et québécoise figurent parmi celles dont les émissions par habitant sont les plus importantes au monde.
Tout cela nourrit une industrie militaro-industrielle qui, grâce aux conflits et aux investissements des États (nos impôts et nos taxes), engrange des profits records cette année. Le Canada a récemment décidé d’emboiter le pas aux plus gros exportateurs d’armement dans le monde (États-Unis, France, Allemagne, Russie et Chine) : la nouvelle stratégie industrielle militaire prévoit des investissements allant jusqu’à 500 milliards $ de fonds publics!
Les personnes forcées à quitter leur foyer et le droit de demander l’asile
C’est dans ce contexte que le nombre de personnes forcées à quitter leur foyer ne cesse d’augmenter dans le monde. Selon les données les plus récentes, plus de 123 millions de personnes sont actuellement déplacées, tandis que des crises humanitaires d’une gravité sans précédent touchent des millions de personnes. Pour certaines populations, cet exil est devenu une réalité permanente : un nombre croissant d’enfants naissent, grandissent et atteignent l’âge adulte dans des camps de réfugiés.
La grande majorité des personnes réfugiées souhaitent retourner vivre dans leur pays d’origine. Lorsque cela n’est pas possible, la seule solution permanente possible demeure l’accueil par un autre pays. Le Canada et le Québec n’accueillent qu’une faible proportion de ces personnes prises en charge par les Nations Unies et les grandes organisations d’aide humanitaire, comme la Croix-Rouge. Ce sont avant tout les pays dits « en développement » qui assument l’essentiel de cet accueil.
Le droit de demander l’asile ou de chercher refuge lorsque sa vie ou sa sécurité est menacée est un droit fondamental. Et rechercher un avenir meilleur ne constitue pas un crime. Certaines personnes sont nées du bon côté de l’économie mondiale, d’autres non.
Le ballet des chiffres
Le Canada, comme plusieurs pays, connait une hausse importante de demandes d’asile, particulièrement depuis 2022. Pour de nombreuses raisons, notamment la présence des plus gros aéroports internationaux, la grande majorité de ces personnes arrivent et présentent leur demande à partir de l’Ontario (48 %) et du Québec (40 %). Ces provinces ne constituent souvent qu’une porte d’entrée. D’année en année, de 25 % à 35 % des personnes qui arrivent par le Québec poursuivent leur parcours dans une autre province.
On estime ainsi que de 25 % à 30 % des personnes demandeuses d’asile vivant au Canada résident au Québec, une proportion supérieure à notre poids démographique dans la confédération, qui s’établit à 22 %.
Les chiffres démontrent sans équivoque que le Québec a également connu une augmentation des demandes d’asile sur son territoire depuis 2022. Actuellement, un peu plus de 191 000 personnes sont ici avec ce statut. Toutefois, les arrivées ne racontent qu’une partie de l’histoire.
En effet, les cibles fixées par le Québec pour l’admission à la résidence permanente des demandeuses et des demandeurs d’asile demeurent très faibles : 4 950 personnes par année jusqu’en 2029. Ainsi, même lorsqu’une personne a été reconnue comme réfugiée, elle conserve un statut temporaire tant qu’elle n’a pas l’autorisation de Québec pour poursuivre sa démarche vers la résidence permanente.
Des dizaines de milliers de personnes sont coincées dans cette longue antichambre administrative, dont la liste ne cesse de s’allonger. Actuellement, pour une demande déposée en mai 2026, le délai total estimé est de 10 ans d’attente au Québec, alors qu’elle est estimée à 14 mois dans le reste du Canada.
Un préjugé qui ne tient pas la route
Le préjugé, largement entretenu par plusieurs personnalités politiques, selon lequel les personnes demandeuses d’asile vivraient aux crochets de l’État québécois, ne résiste pas à l’analyse des faits.
D’abord, la grande majorité des services d’accueil et d’accompagnement sont assurés par des groupes communautaires, majoritairement financés par de modestes subventions et par les dons. Des centaines d’organismes se partagent une enveloppe de 70 millions $ provenant du Programme d’accompagnement et de soutien à l’intégration (PASI) du ministère de l’Immigration et de la Francisation et de l’Intégration. En d’autres mots : des cacahouètes dans l’ensemble du budget du Québec*.
Par ailleurs, les soins de santé de base destinés aux personnes demandeuses d’asile sont assumés par le gouvernement fédéral. Ottawa verse également au Québec près de 900 millions $ par année pour les services d’accueil, d’aide et d’intégration des personnes immigrantes, tous statuts confondus, incluant l’aide de dernier recours (laquelle est nécessaire lorsque la personne est en attente de son permis de travail).
Aussi, les personnes demandeuses d’asile peuvent également s’inscrire aux cours de francisation, mais elles sont exclues des programmes d’aide financière à la francisation. Quant aux enfants de moins de 16 ans, ils sont assujettis à l’obligation de fréquentation scolaire comme tous les autres jeunes du Québec. Selon les données les plus récentes du ministère de l’Éducation, 14,7 % des élèves du secteur de la formation générale des jeunes sont issus de l’immigration, tous statuts confondus.
Enfin, le gouvernement du Québec a dépensé des dizaines de millions de dollars en frais de justice pour empêcher les familles demandeuses d’asile d’avoir droit d’inscrire leurs enfants aux services éducatifs à la petite enfance subventionnés, plutôt que travailler à augmenter le nombre de places dans le réseau.
L’ère de la déshumanisation
Bien sûr, l’arrivée d’un nombre important de personnes peut créer une pression momentanée à certains endroits. Cependant, les racines des multiples crises que nous connaissons aujourd’hui, que ce soit celle du logement, des infrastructures publiques, du manque de locaux dans les écoles, des pénuries de personnel et du manque de places dans les CPE, remontent à bien avant l’augmentation récente des demandes d’asile. Ces problèmes étaient connus et prévisibles. Le Québec et le Canada ont malheureusement choisi, politiquement, d’alimenter les préjugés à l’égard de ces personnes au mépris de toutes formes de nuance et de leurs droits à la vie, à la sécurité et à l’égalité.
Le 26 mars 2026, suivant notamment des demandes insistantes du Québec, le gouvernement fédéral a adopté la loi C-12, Loi visant à renforcer le système d’immigration et les frontières du Canada. En plus de restreindre fortement l’accès au droit d’asile, en jugeant des dizaines de milliers de demandes irrecevables sans aucune raison valable, la Loi octroie de vastes pouvoirs au gouvernement : elle lui permet entre autres de suspendre massivement certaines demandes ou d’annuler des documents d’immigration au nom de « l’intérêt public », sans pour autant le justifier.
En parallèle, les arrestations, les détentions et les déportations ont explosé, particulièrement au Québec (une hausse de 33 % des déportations en 2025). En plus d’être inhumaine, cette orientation politique est très couteuse en fonds publics.
Surtout, plus nous érigeons des barrières, qu’elles soient physiques, juridiques ou administratives, plus nous mettons la vie de ces personnes en danger. En les forçant à emprunter des voies irrégulières, nous les contraignons à emprunter des parcours risqués et les exposons aux réseaux criminels et de la traite. Les femmes et les enfants, à cet égard, sont particulièrement vulnérables.
* À noter que cela finance tous les services et le soutien de ces groupes à l’ensemble des personnes immigrantes, quel que soit leur statut, allant de l’aide juridique à la francisation, en passant par l’hébergement temporaire, les friperies communautaires et le soutien psychosocial.