Enjeux sociopolitiques
À quoi bon voter?
1 octobre 2026
Les appels au vote prennent une place importante en campagne électorale, car toute notre démocratie parlementaire repose sur les élections. Mais pour plusieurs personnes, cette injonction incessante apparaît comme insensible et dénaturée. Car participer aux élections, ce n’est pas seulement une question de pour qui voter, mais aussi pourquoi voter… ou ne pas voter. Ce questionnement est parfaitement légitime et peut nous en apprendre beaucoup sur l’état de notre démocratie.
Par Félix Beauchemin, conseiller CSQ, et Marie-Sophie Villeneuve, conseillère CSQ
L’abstention, grande gagnante des élections?
En 2022, le taux d’abstention aux élections provinciales était de 33,85 %, soit 2,1 millions de personnes sur 6,3 millions d’électrices et d’électeurs. Autrement dit, plus du tiers des personnes ayant le droit de vote n’ont pas participé au scrutin.
En date d’aujourd’hui, selon les résultats des derniers sondages qui placent le Parti québécois (PQ) gagnant avec 30 % d’appuis, la fictive « grande coalition des abstentionnistes anonymes » serait victorieuse. Et pour le bien de l’exercice, si l’on ajoutait à ce groupe les personnes qui n’ont pas le droit de vote en raison de leur âge ou de leur statut migratoire, on constaterait qu’une majorité de la population québécoise (51 %) n’est pas représentée dans les urnes. En nombre absolu, cela signifie qu’il y a donc, vraisemblablement, plus de résidentes et résidents du Québec dont la voix n’est tout simplement pas portée au parlement.
Cela soulève une question fondamentale : qu’est-ce qui pousse une personne à s’abstenir? Est-ce un choix volontaire, une question de paresse, un geste politique?
Selon Statistiques Canada, les deux principales raisons citées pour l’abstention au Québec, lors des élections de 2021, étaient le désintérêt politique (36 %) et la surcharge d’occupations, c’est-à-dire le fait d’être trop occupé (24 %). Ce désintérêt est-il toutefois la cause ou la conséquence d’une société démobilisée à l’égard des institutions politiques? Peut-on attribuer aux individus eux-mêmes la déconnexion apparente entre nos institutions et la population? Est-il normal, en démocratie, que 36 % des abstentionnistes déclarent ne pas s’intéresser à la politique ou aux choix qui leur sont proposés quand vient le temps de voter?
À ce sujet, l’analyse de Philippe R. Dubois, Maxime Blanchard et François Gélineau, de la Chaire de recherche sur la démocratie et les institutions parlementaires de l’Université Laval, est éclairante. À partir des résultats d’un sondage mené par Élections Québec après le scrutin de 2018, ils concluent que seule la perte de confiance envers les élues et élus et envers la politique en général rassemble une majorité d’abstentionnistes. Leur texte présente l’abstentionnisme comme le « symptôme d’un manque de confiance envers la politique ». Ce bris de confiance proviendrait surtout de l’impression que les personnes élues n’écoutent pas les citoyennes et les citoyens. Cela dit, les analyses montrent aussi que le cynisme réduit l’intérêt pour la campagne. Le désintérêt serait donc, en partie, le produit de cette méfiance plutôt que sa cause : moins on se sent écouté, moins on est intéressés et moins on vote.
Concernant la surcharge d’occupations, il y a là encore quelque chose d’inquiétant dans la perception des citoyennes et citoyens en ce qui a trait à leur droit démocratique. Lorsque l’exercice du droit de vote doit se glisser dans les « craques » d’un horaire effréné nécessaire pour subvenir aux besoins de sa famille, ce n’est pas forcément la volonté de la personne qui en est cause. C’est plutôt un système économique qui traite la participation démocratique comme une simple tâche de plus à accomplir sur son temps personnel et familial.
L’abstention est donc un geste politique. Qu’il soit intentionnel ou non, il constitue une prise de position en soi, ou à tout le moins, un signal d’alarme quant aux lacunes importantes de nos systèmes démocratiques. S’attarder aux causes de ce phénomène, plutôt que de voir cette « coalition d’abstentionnistes » comme un groupe de personnes désintéressées ou cyniques, permettrait d’intégrer réellement celles et ceux pour qui la politique demeure une institution ennuyante et déconnectée des enjeux qui les concernent.
Pourquoi voter?
La démocratie est une idée ancienne, mais sa mise en œuvre est relativement récente au Québec et au Canada. La grande majorité de nos mécanismes actuels datent, tout au plus, des années 1960. Prenons pour exemples la loi assurant des élections justes et équitables (1963), les chartes garantissant les droits et libertés, dont les droits politiques (1975 et 1982), les commissions parlementaires (1984) ou encore les mécanismes anticorruption (2011). En ce sens, notre démocratie est encore un projet.
Voici donc des pistes de solution à explorer pour la bonifier :
1. Des élections générales et, pourquoi pas, un jour férié?
Élections Québec fait un réel travail pour garantir le droit de vote à chaque électrice et chaque électeur. Pensons, entre autres, aux scrutins tenus dans ou près des universités et des résidences pour personnes âgées. Depuis quelques années, les périodes de vote par anticipation se multiplient pour celles et ceux qui ne seraient pas disponibles lors du scrutin général. Bien que ces mesures soient importantes, elles ont leurs limites. Octroyer un jour férié lors d’élections générales serait une solution simple à mettre en place.
2. Une réforme du mode de scrutin
Le mode de scrutin est le mécanisme par lequel les votes sont traduits en sièges et en nombre de personnes élues. Au Québec, il produit de très importantes distorsions entre les deux, et il arrive que le parti au pouvoir ne soit pas celui ayant récolté le plus de voix. En fait, nous sommes l’un des rares pays occidentaux à utiliser encore un tel mode de scrutin.
Regardez cette capsule vidéo pour en savoir plus sur le mode de scrutin :
Visitez le site du Mouvement démocratie nouvelle (MDN) et apprenez-en plus sur la campagne Je vote pour, portée par la Coalition pour une réforme électorale.
3. Une réforme parlementaire
Théoriquement, le pouvoir exécutif (le gouvernement qui a le pouvoir d’administrer l’État et de mettre en œuvre les lois) et le pouvoir législatif (l’Assemblée nationale qui a le pouvoir d’élaborer ainsi que d’adopter les lois et de surveiller l’action gouvernementale) doivent être séparés.
La séparation des pouvoirs est essentielle à l’état de droit, c’est-à-dire l’opposé de l’état arbitraire qui, lui, repose sur la concentration des pouvoirs. Or, notre système actuel tend fortement à mettre les pouvoirs politiques entre les mains du gouvernement, en particulier du premier ministre et de sa garde rapprochée. Certes, il est normal que le gouvernement participe aussi à l’élaboration et à l’adoption des lois. Toutefois, en démocratie, il n’est pas normal qu’il contrôle entièrement l’agenda législatif.
En principe, les personnes élues à l’Assemblée nationale doivent agir en tant que représentantes de leur circonscription, et non en tant que représentantes de leur parti. Dans les faits, les députées et les députés sont forcés de suivre la ligne du parti, ce qui limite leur marge de manœuvre et leur indépendance sur différents dossiers.
Dans la grande majorité des sociétés démocratiques, différents mécanismes sont en place pour assurer une certaine indépendance du pouvoir législatif par rapport à l’exécutif. En voici certains qu’on pourrait explorer pour le Québec :
- Adopter des mesures pour renforcer le rôle et assurer une réelle indépendance des députées et des députés est prioritaire.
- Réformer les commissions parlementaires afin qu’elles soient transpartisanes et réellement indépendantes.
- Créer une direction parlementaire du budget.
- Permettre à la population de déclencher des commissions d’enquête publique, au moyen d’un mécanisme de pétition balisé.
- Instaurer une deuxième chambre élue à l’Assemblée nationale, dont le mandat serait de permettre une meilleure représentation des groupes et des régions traditionnellement sous-représentés.
En savoir plus
Pour approfondir les réflexions, vous pouvez regarder le documentaire Les perdants, de la réalisatrice Jenny Cartwright (gratuit sur la chaine de l’Office national du film du Canada), lire le très pertinent et bien vulgarisé La démocratie ne se défendra pas tout seul, de Louis-Philippe Lampron (2026, Écosociété), ou le percutant essai critique Nous n’irons plus aux urnes, de Francis Dupuis-Déry (2019, Lux éditeurs).