Action féministe
Misogynie en ligne : les femmes, plus nombreuses que les voix haineuses
3 novembre 2026
Lorsqu’une publication féministe est submergée de commentaires hostiles, on peut facilement croire que l’opinion publique a basculé. Pourtant, cette impression est souvent trompeuse. Elle fait précisément partie de l’effet recherché par les personnes qui orchestrent ces attaques. Pour mieux comprendre ces tactiques et apprendre à y faire face, les participantes du réseau d’action féministe de la CSQ ont pris part à un atelier sur le sujet.
Par Félix Cauchy-Charest, conseiller CSQ
Dans une étude publiée dans PNAS Nexus en décembre 2025, des chercheurs de l’Université Stanford ont demandé à 1 090 adultes d’estimer la proportion des utilisatrices et utilisateurs de Reddit qui publient des commentaires toxiques. En moyenne, les personnes interrogées l’évaluaient à 43 %, alors que la proportion réelle est de 3 %. Sur Facebook, les personnes répondantes estimaient à 47 % la part des utilisatrices et utilisateurs qui partagent de fausses nouvelles, alors que celle-ci est en réalité de 8,5 %.
Autrement dit, nous percevons Internet comme dix fois plus hostile que ce qu’il est en réalité. Les plateformes y sont pour quelque chose : leurs algorithmes privilégient ce qui fait réagir, donnant ainsi une visibilité disproportionnée à une poignée de comptes particulièrement actifs.
Les femmes dans le viseur
Cette distorsion n’est pas un accident technique : elle est exploitée et vise d’abord les femmes. Au Québec, 75 % des femmes de 18 à 24 ans ont vécu de l’hostilité en ligne, contre 67 % des hommes du même groupe d’âge, selon une étude du Conseil du statut de la femme.
Chez les femmes journalistes sondées par l’UNESCO, 73 % ont reçu des menaces et une sur quatre a subi une attaque hors ligne qui en découlait. Le but de ces affronts n’est pas de gagner un argument, mais de rendre la prise de parole trop coûteuse. Le résultat se mesure : les femmes visées se retirent des espaces publics numériques.
Comment ça se dessine?
Trois techniques reviennent souvent :
- Le brigading: un groupe se donne rendez-vous sur une plateforme tierce, comme Messenger, Signal, Telegram ou Discord, puis débarque en masse sous une publication ciblée.
- Les faux comptes et les robots : aujourd’hui, ils sont alimentés par l’intelligence artificielle et permettent à une personne de parler avec cinquante voix différentes.
- L’astroturfing : une campagne centralisée qui tente de se faire passer pour la voix de citoyennes ordinaires, accompagnée de faux témoignages recopiés mot pour mot sur des dizaines de pages.
L’histoire récente montre que les opérations coordonnées sur les médias sociaux laissent toujours des traces. En Corée du Sud, lors de la campagne présidentielle de 2012, les services de renseignement ont opéré 1 008 comptes Twitter et publié environ 195 000 messages. Des chercheurs ont réussi à les identifier grâce à un détail révélateur : ces comptes publiaient des messages identiques à moins d’une minute d’intervalle, pendant les heures de bureau, puis devenaient silencieux la fin de semaine.
Un phénomène semblable a été observé en 2022, pendant le procès opposant Johnny Depp et Amber Heard. Près du quart des comptes qui relayaient des mots-clics hostiles existaient depuis moins de sept mois, et plusieurs semblaient avoir été créés uniquement pour polluer les échanges (pollupostage ou spam).
La force du collectif
Comprendre les mécanismes derrière les commentaires haineux change la façon d’y répondre. Argumenter avec un compte créé la veille ne sert à rien, puisqu’il n’y a personne à convaincre. Ce qui compte, c’est celle ou celui qui lit sans jamais commenter. Les travaux sur le contre-discours montrent qu’une voix isolée qui réplique ne suffit pas à modifier la perception du tort causé, alors qu’une opposition exprimée collectivement et visiblement par plusieurs personnes peut y parvenir.
C’est le principe du mouvement #jesuislà, né en Suède en 2016, qui regroupait plus de 150 000 membres dans 19 pays en 2021. Ses membres ne débattent pas avec les agresseurs, ils publient des réponses factuelles et les appuient collectivement pour qu’elles remontent en tête des fils de discussion.
C’est ainsi que nous inversons le rapport de force. Ils semblent puissants, mais ils sont minoritaires. Nous sommes bien plus nombreuses et nombreux que nous le croyons : à nous de nous organiser!