Éducation, International

Quand la jeunesse française se bat pour l’éducation

14 octobre 2026

Le mouvement des lycéens* en France, qui a pris racine dans les banlieues, prend de l’ampleur et s’étend maintenant à tout le pays. Las d’étudier de longues heures dans des édifices vétustes dans lesquels il manque de matériel et de personnel, les jeunes Français ont pris la rue pour dénoncer ce qu’ils voient comme étant les conséquences de plusieurs années de politiques austéritaires qui mettent à mal leur avenir. 

Par Félix Cauchy-Charest, conseiller, CSQ 

Mardi le 6 octobre, pour la troisième journée nationale d’action, des cortèges étudiants et citoyens ont défilé dans une trentaine de villes de France. En matinée, le ministère de l’Intérieur comptabilisait déjà 86 000 personnes manifestant hors de Paris, avant même le départ du cortège de la capitale. L’Union syndicale lycéenne (USL) parle de 1 800 lycées bloqués ou fermés.

Une semaine plus tard, le 13 octobre, ce sont près de 480 000 personnes qui manifestaient partout en France selon les organisations lycéennes. Le personnel enseignant était lui aussi appelé à la grève en solidarité avec les élèves.

De Créteil à tout le pays 

Tout a commencé le 21 septembre au lycée Saint-Exupéry de Créteil, en banlieue parisienne. Élèves, parents et profs se sont mobilisés devant l’établissement pour exiger plus de moyens afin que l’école puisse remplir sa mission éducative. Le blocus s’est étendu au Val-de-Marne et à la Seine-Saint-Denis (au nord de Créteil), puis a gagné Lille, Lyon, Marseille, Nantes et Rennes. Le 1er octobre, 1 027 des 3 700 lycées du pays étaient touchés, dont 222 bloqués, et une trentaine de campus universitaires se sont aussi joints au mouvement. Le 13 octobre, l’Union étudiante affirmait que 90% des universités étaient bloquées ou fermées (le ministère de l’Enseignement supérieur parlait plutôt de 35%.

Carte des premiers blocus. (Illustration générée par intelligence artificielle, Claude AI)

Ce que réclament les lycéens 

Le mouvement ne vise pas une réforme en particulier. Il dénonce plutôt un quotidien lourd et concurrent avec la réussite éducative: du personnel enseignant absent qui n’est pas remplacé, des classes de plus de 35 élèves, des horaires trop lourds, des bâtiments insalubres, etc. Amnistie Internationale France rapporte le cas d’une salle où il faisait 39 degrés, avec un seul ventilateur pour 37 élèves. Les jeunes déplorent aussi le manque d’infirmières scolaires et de travailleuses et travailleurs sociaux, de même que le fonctionnement de Parcoursup, la plateforme d’admission aux études supérieures, jugée opaque et inégalitaire.

Les organisations lycéennes et étudiantes ont depuis chiffré leurs demandes :

  • un plan de 10 milliards d’euros pour les lycées;
  • 250 000 places de plus à l’université;
  • la fin de la sélection par Parcoursup.

L’austérité en toile de fond 

Le 1er octobre, en pleine mobilisation, le gouvernement de Sébastien Lecornu a présenté son budget 2027 qui prévoit des compressions de 43 milliards d’euros pour ramener le déficit à 5 % du PIB. L’Éducation nationale compte parmi les rares ministères épargnés, avec 1,1 milliard d’euros supplémentaires. « Le gouvernement ne fait pas d’économies sur la jeunesse », a déclaré le ministre Édouard Geffray à l’AFP.

Le diable est dans les détails: le même budget supprime 1 588 postes d’enseignantes et enseignants titulaires, gèle les allocations familiales ainsi que les aides au logement. Surtout, il demande 5,5 milliards d’euros d’efforts aux collectivités locales. Or, en France, ce sont les régions qui construisent et entretiennent les lycées.

Le lien avec le mouvement social s’est fait tôt : l’USL a appelé à une mobilisation générale des lycéens à l’occasion de la manifestation de la fonction publique du 29 septembre.

Les syndicats aux côtés des jeunes 

Six organisations syndicales de l’éducation, dont l’UNSA Éducation et la CGT Éduc’action, ont signé un communiqué commun. Elles y jugent les revendications lycéennes « légitimes » et rappellent qu’elles portent les mêmes depuis des années. Elles demandent l’abandon des sanctions contre les élèves mobilisés, condamnent les agressions subies par des membres du personnel et ont appelé leurs collègues à se mobiliser le 6 octobre, y compris par la grève. Elles ont récidivé le 13 octobre, déplorant que « le gouvernement n’ait toujours pas répondu aux attentes des lycéens ».

La secrétaire générale du SE-UNSA, Élisabeth Allain-Moreno, estime que ces demandes sont largement partagées par le personnel, tout en s’inquiétant des violences et des tentatives de récupération en cette année de campagne présidentielle.

L’appui déborde l’école. La secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, a annoncé que des militantes et militants seraient présents dans les cortèges pour protéger les lycéennes et lycéens. Les salariées et salariés de l’énergie, en grève le même jour pour leurs propres revendications, ont été invités par la CGT à rejoindre les manifestations. L’intersyndicale de l’éducation doit se réunir de nouveau pour décider des suites. On a vu aussi les pompiers soutenir les jeunes à Rennes.

Vers une mobilisation contre l’austérité 

La colère dépasse maintenant les murs des lycées. Cinq grandes organisations syndicales, la CFDT, la CGT, FO, l’UNSA et la FSU, appellent à une journée de grève interprofessionnelle le 5 novembre pour les salaires, les services publics et la justice fiscale. Leur appel vise aussi les jeunes et soutient les mobilisations lycéennes et étudiantes.

Des réponses jugées insuffisantes 

Ayant fait la sourde oreille jusqu’à maintenant aux revendications des lycéennes et lycéens, le gouvernement accusait le parti de La France insoumise d’être derrière le mouvement. Depuis, il a ouvert une plateforme de consultation en ligne, Agora, jusqu’au 23 octobre.

Le 8 octobre, Édouard Geffray, ministre de l’Éducation nationale, a promis d’affecter 3000 enseignantes et enseignants remplaçants dans quelque 500 lycées jugés « problématiques ». Le premier ministre Lecornu renvoi à la fin octobre la prise des premières décisions face aux revendications. Le gouvernement semble miser sur les vacances de la Toussaint pour ralentir le mouvement.

Plus de 6000 interpellations policières 

Sur le terrain, plus de 6 000 personnes ont été interpellées en date du 5 octobre, en grande majorité des personnes mineures. Matignon (la résidence et le bureau du premier ministre français) recense 215 élèves, 85 membres du personnel éducatif et 715 policières et policières et gendarmes blessés, et attribue la grande majorité de ces blessures à des accidents ou à des individus extérieurs.

À Lens, un adolescent de 15 ans a eu la main arrachée par l’explosion d’une grenade. Un autre jeune a été éborgné par un tir de grenade lacrymogène, un autre a perdu ses dents suite à un incident semblable. La police des polices enquête sur les circonstances. Amnistie Internationale France dénonce un usage disproportionné de la force contre des personnes mineures, tout en jugeant inacceptables les violences commises par certaines manifestantes et certains manifestants. Sur les pancartes, on lit: « On veut juste le BAC, ils nous envoient la BAC ! », du nom de la brigade anticriminalité.

Une génération debout ailleurs aussi 

La France n’est pas un cas isolé. Depuis 2024, des mouvements menés par la génération Z ont secoué plusieurs pays. Au Népal, en septembre 2025, ils ont fait tomber le gouvernement suite à des affaires de corruption. À Madagascar, le président a dû quitter le pays suite aux mobilisations de la jeunesse. Le collectif GenZ 212 a arraché au gouvernement marocain des promesses d’investissements en santé et en éducation.

Plus près de la France, en Belgique, où la Fédération Wallonie-Bruxelles a haussé les frais de scolarité à l’université (passant de 835 à 1194 euros), des centaines de jeunes ont manifesté à Liège, inspiré par les lycéens français. Ils ont d’ailleurs gonflé les rangs des syndicats belges qui organisaient une manifestation nationale contre l’austérité réunissant 50 000 personnes le 9 octobre à Bruxelles.

Les étudiants prennent aussi la rue en Inde où les manifestations étudiantes ont eu raison du ministre de l’Éducation. Le mouvement étudiant brésilien profite également de l’élection présidentielle pour réclamer un meilleur financement de la recherche et pour défendre l’université publique.

Les contextes diffèrent, mais les constats se recoupent. CIVICUS, une alliance mondiale d’organisations de la société civile et d’activistes qui ont pour mission de renforcer l’action citoyenne et la société civile dans le monde entier, constate dans son dernier rapport sur l’état de la société civile que les jeunes « sont souvent bien formés, mais le taux de chômage demeure élevé » et que « les services publics, déjà fragiles, se sont encore détériorés ».

Un air connu au Québec 

Des bâtiments en mauvais état et du personnel qui manque : le constat n’a rien d’exotique pour qui travaille dans une école québécoise. Selon la CSQ, 53 % des écoles du Québec sont en mauvais état et le déficit de maintien d’actifs du réseau scolaire atteint 9,8 milliards $. À la mi-août, plus de 3 000 postes d’enseignantes et d’enseignants restaient à pourvoir. En avril dernier, il manquait 612 techniciennes et techniciens en éducation spécialisée et 888 éducatrices et éducateurs en milieu scolaire, selon la Fédération du personnel de soutien scolaire (FPSS-CSQ.

Du côté de la Fédération du personnel professionnel de l’enseignement (FPPE-CSQ), on déplore le manque d’effectifs et le recours accru aux services privés. Et le réseau se souvient de l’été 2025: 570 millions $ de compressions annoncées en juin, puis 540 millions $ « réinvestis » en juillet à la suite d’une mobilisation citoyenne et des acteurs du milieu.

La comparaison a ses limites, puisque les systèmes et les moyens de pression diffèrent. Le fond de la demande, lui, demeure toutefois le même : des moyens pour apprendre et pour enseigner dans des conditions décentes. En août 2026, le président de la CSQ, Éric Gingras, demandait aux partis politiques d’avoir le courage de dire que « ça ne va pas bien » en éducation, et la Centrale réclamait de nouveau des états généraux. Au lendemain des élections du 5 octobre, la demande s’adresse au nouveau gouvernement du Parti québécois qui s’est engagé à le faire.

 

* Les lycées accueillent les jeunes de 15 à 18 ans, soit à peu près la fin de notre secondaire et le début du cégep. Les lycéens n’ont pas le droit de grève. Leur moyen de pression, c’est le blocus : ils barrent l’entrée de leur établissement.