Faire la lumière sur les féminicides

Les féminicides connaissent une hausse marquée au Québec et au Canada, particulièrement depuis 2020. La majorité d’entre eux sont commis en contexte intime, conjugal ou familial. Cette réalité est étroitement liée à l’augmentation continue des violences conjugales observée depuis plus d’une décennie (elles ont d’ailleurs connu une hausse de 37 % entre 2014 et 2024). Les femmes représentent 76 % des victimes.

En moyenne, une femme est assassinée par un proche tous les 12 jours au Québec. À l’échelle canadienne, le nombre de femmes tuées par leur conjoint ou un partenaire intime augmente lui aussi de façon importante.

C’est dans ce contexte que la CSQ s’intéresse à cet enjeu. Depuis plus de 50 ans, la défense des droits des femmes et l’action féministe occupent une place importante à la Centrale. Dans le cadre de sa campagne Ensemble on voit clair. Agissons contre la violence, elle fait la lumière sur les féminicides et, surtout, propose des pistes d’action pour les prévenir.

Nommer pour mieux comprendre

Un féminicide est le meurtre d’une fille ou d’une femme parce qu’elle est une fille ou une femme. Autrement dit, il s’agit de l’aboutissement tragique d’une volonté de domination ou d’exploitation visant précisément la victime en raison de son genre.

Que signifie exactement le fait de dire que ces femmes ont été tuées parce qu’elles étaient des femmes? Les féminicides ne se limitent pas aux meurtres commis en contexte intime, conjugal ou familial. Certaines femmes sont assassinées dans des contextes d’exploitation sexuelle ou de traite de personnes. Le féminicide peut aussi prendre la forme d’un attentat ou d’une tuerie de masse, comme ce fut le cas lors de la tuerie de Polytechnique Montréal en 1989, encore aujourd’hui la plus meurtrière au Canada, tous motifs confondus.

Le point commun à tous ces crimes réside dans leur lien direct avec la condition de la victime : être une fille ou une femme.

Un mot qui traduit une haine misogyne

La problématique n’est pas nouvelle, mais l’usage du terme féminicide dans l’espace public pour la nommer est assez récent. C’est en 2015 que ce mot est officiellement entré dans un dictionnaire de langue française. Cette reconnaissance publique est loin d’être anodine : elle met en lumière le fait qu’il s’agit, à la base, de haine misogyne dans sa forme exacerbée. En d’autres termes, l’amour ou la passion n’ont absolument rien à voir là-dedans.

La haine misogyne renvoie à un sentiment de mépris et de supériorité à l’égard des filles et des femmes. Elle se manifeste par des comportements sexistes et dominateurs, dans une volonté de contrôler, d’exploiter, de réduire au silence, voire d’annihiler la personne, au moyen de diverses formes de violence.

Par exemple, il peut s’agir d’une femme qui refuse d’avoir une relation sexuelle ou qui décide de quitter son conjoint après une relation de contrôle de plusieurs années. Cette compréhension représente un pas en avant très important par rapport à l’époque où l’on qualifiait, à tort, ce type de meurtre de « crime passionnel » ou de « chicane de couple qui a mal tourné ».

Les enfants sont aussi exposés à cette forme de violence, qui peut se traduire par des infanticides, notamment dans les cas où le conjoint assassine également les enfants avec la mère ou les tue pour la punir d’avoir tenté de fuir.

Il peut aussi s’agir du meurtre d’une fille qui échappe au contrôle de sa famille, sous prétexte d’« honneur », ou encore celui d’une jeune femme qui tente de se soustraire à un réseau de prostitution.

Malheureusement, cela fait très longtemps que des femmes, des filles et même des bébés sont tués en raison de leur genre. Dans l’Antiquité romaine, on abandonnait des nourrissons de sexe féminin lorsqu’on estimait avoir trop de bouches à nourrir. Au Moyen Âge et à la Renaissance, on brûlait vives les femmes jugées trop indépendantes, parce qu’elles ne se soumettaient pas aux normes imposées par les hommes.

Les féminicides chez les femmes et les filles autochtones longtemps ignorés

Impossible de parler des féminicides au Québec et au Canada sans aborder la réalité des femmes et des filles autochtones disparues ou assassinées, une problématique restée trop longtemps sous silence. En effet, les filles et les femmes autochtones sont particulièrement vulnérables à toutes les formes de violence. En 2024, le tiers des femmes assassinées au Canada étaient autochtones, alors qu’elles représentent 4 % de la population. Elles constituent aussi 11 % des cas de disparition.

En 2019, l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées a mis en relief les racines profondes de cette violence extrême, qui s’inscrit dans un continuum de violences touchant les victimes non seulement en tant que filles ou femmes, mais aussi en tant que personnes autochtones. Les analyses démontrent également l’ampleur de l’impunité dont bénéficient souvent les agresseurs lorsque la victime est une fille ou une femme autochtone : banalisation, enquête bâclée ou ignorance pure et simple, par exemple.

Le rapport final publie 231 appels à la justice, soit des mesures concrètes pour mettre fin durablement aux violences contre les femmes et les filles autochtones.

Comprendre pour mieux prévenir

Le problème des féminicides ne se résume pas à une série de cas individuels : il s’agit d’un enjeu de société qui s’inscrit dans un enchaînement plus large de toutes les violences faites aux filles et aux femmes.

Le féminicide s’explique par la discrimination à l’égard des femmes et des filles, les rapports de force inégaux, les stéréotypes de genre ou les normes sociales préjudiciables, selon ONU Femmes.

Avant d’être assassinées, les victimes subissent généralement d’autres formes de violence : harcèlement, violence conjugale et/ou sexuelle, etc. Cette compréhension est essentielle pour prévenir les féminicides et orienter adéquatement les interventions des services sociaux, de santé, de police et du système de justice.

Un exemple inspiré de plusieurs cas réels :

Une femme est grièvement blessée par son conjoint. Celui-ci affirme aux forces policières avoir agi sous le coup d’une souffrance incontrôlable après avoir appris qu’elle voulait le quitter. Les forces policières, mal outillées en matière de violence conjugale, n’ont pas le réflexe d’approfondir leur enquête. L’affaire est considérée comme un geste de désespoir soudain. Le conjoint est libéré en attendant une éventuelle poursuite criminelle, laquelle n’est pas automatique.

Du côté du système hospitalier, en l’absence de mécanismes pour dépister une situation de violence conjugale, la victime pourrait repartir avec son agresseur venu la chercher, se retrouvant ainsi dans une situation encore plus isolée et vulnérable.

Comme société et comme syndicat, nous avons également un rôle à jouer. Il importe de savoir reconnaître les signes possibles de violence conjugale et de tendre la main afin d’offrir le soutien nécessaire aux personnes aux prises avec cette réalité.

Agir contre les féminicides

Si vous pensez vivre une situation de violence conjugale ou soupçonnez qu’une personne pourrait en vivre une, contactez SOS violence conjugale (24h/24, 7 j/7) : 1 800 363-9010.

Le service est disponible en plusieurs langues, y compris certaines langues autochtones.

La meilleure façon de lutter contre les violences est de les prévenir. La CSQ, à l’instar des groupes spécialisés en la matière, vous invite à faire circuler l’information et à interpeller les élues et élus sur les revendications suivantes :

  • Inclure dans la Loi sur les normes du travail (LNT) 10 jours d’absence rémunérés pour fuir une situation de violence conjugale

    Afin de prévenir les meurtres en contexte conjugal, il est essentiel d’offrir aux victimes les outils et les ressources nécessaires pour assurer leur protection. Les faits le démontrent : le risque de féminicide augmente considérablement lorsqu’une personne tente de quitter une relation marquée par le contrôle. Chaque heure et chaque jour comptent pour lui permettre de se mettre à l’abri, à condition d’avoir accès à du soutien et à des ressources.

    Ces journées d’absence rémunérées offriraient à la victime le temps nécessaire pour entreprendre les démarches requises, sans perte de revenu ni risque de compromettre son lien d’emploi. Une telle mesure contribuerait également à sensibiliser les employeurs à cette réalité et à leur montrer concrètement comment ils peuvent soutenir les victimes à ce moment critique.

    Le Québec accuse d’ailleurs un retard en la matière : les victimes n’ont actuellement droit qu’à un maximum de deux jours d’absence rémunérés, et seulement si ces journées n’ont pas déjà été utilisées pour d’autres motifs (maladie, congé personnel, etc.). La plupart des provinces et des territoires canadiens accordent de trois à cinq jours d’absence rémunérés aux victimes de violence conjugale. La fonction publique fédérale, quant à elle, offre dix jours d’absence rémunérés à ses employées et employés en situation de violence.

  • Travailler en étroite collaboration avec tous les acteurs concernés sur une stratégie nationale de sensibilisation et de prévention des violences basées sur le genre et l’identité sexuelle, ainsi que des violences contre les femmes et les filles autochtones, incluant des mesures de soutien aux victimes.

    Les mesures réclamées par les groupes spécialisés en matière de violence conjugale :

    • Continuer ou assurer la mise en œuvre des appels à l’action du rapport de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, qui relèvent des compétences municipales et provinciales;
    • Assurer un financement adéquat et suffisant des ressources d’aide et d’hébergement destinées aux victimes de violence conjugale et familiale.
  • Adopter le projet de loi « Gabie Renaud » (projet de loi no 4)

    Le gouvernement du Québec a déposé en mai 2026 le projet de loi no 4 (PL 4), aussi appelé « loi Gabie Renaud », qui permettrait à une personne préoccupée par la dangerosité d’un partenaire intime d’obtenir certains renseignements confidentiels auprès des corps policiers afin d’évaluer les risques pour sa sécurité.

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