Éducation

Des écoles privées d’intérêt public

9 septembre 2026

Lorsqu’un élève ne parvient plus à s’épanouir dans une classe ordinaire, certaines écoles privées prennent le relais. Une douzaine d’entre elles se spécialisent en adaptation scolaire et accompagnent plus de 4000 jeunes.

Par Anne-Marie Tremblay, collaboration spéciale 

Au Centre François-Michelle, pas de tests d’admission ni de frais de scolarité élevés. Chaque jour, cette école privée de Montréal accueille plus de 325 jeunes de 4 à 21 ans présentant une déficience intellectuelle légère et des troubles associés, comme l’autisme, ou des difficultés motrices. « Les centres de services scolaires redirigent les élèves vers nous lorsqu’ils ne peuvent leur offrir des services adaptés à leur situation », explique Michel Mazerolle, président du Syndicat du personnel du Centre François-Michelle, affilié à la Fédération du personnel de l’enseignement privé (FPEP-CSQ).

« En fait, nous aimons dire que nous sommes une école privée d’intérêt public », lance Janika Desjardins, enseignante au primaire et présidente du Syndicat du personnel de l’école Lucien-Guilbault, également affilié à la FPEP-CSQ. Cet établissement accueille 413 élèves de 6 à 21 ans présentant des troubles graves d’apprentissage, auxquels s’ajoutent d’autres problématiques.

« Notre façon d’enseigner est différente de celle des écoles régulières, puisque nous travaillons principalement en modification de programme. Cela signifie qu’on réduit les attentes, les exigences ou les tâches en fonction des élèves », explique pour sa part Gabrielle Leduc, enseignante au primaire et vice-présidente du Syndicat du personnel de l’école Lucien-Guilbault.

En route vers l’autonomie

Le rôle de ces écoles diffère donc de celui des autres établissements, qu’ils soient privés ou publics. « Notre objectif n’est pas l’obtention d’un diplôme qualifiant, mais plutôt de mener l’élève le plus loin possible dans ses apprentissages », explique Michel Mazerolle.

Loin d’être strictement académiques, les apprentissages touchent aussi l’autonomie, la socialisation ou la communication. « On tente d’outiller les élèves pour la vraie vie, en leur montrant à se servir de la synthèse vocale pour surmonter leurs difficultés d’écriture ou de logiciels qui peuvent lire à leur place, décrit-il. L’année prochaine, nous allons même ajouter des cours pour apprendre à vivre en appartement. »

Au Centre François-Michelle, les élèves plus âgés bénéficient de stages en entreprise (la friperie Renaissance) et de plateaux de travail à l’interne, notamment en horticulture ou en cuisine. « Les élèves y apprennent à cuisiner, à servir, à prendre le paiement des clients », indique M. Mazerolle. Des stages figurent également à l’horaire de l’école Lucien-Guilbault, qui offre un parcours de formation axé sur l’emploi.

Des défis bien particuliers

Derrière le quotidien du personnel de ces écoles se cachent des réalités particulières. « D’abord, nous ne sommes pas une école de quartier, relève Gabrielle Leduc. Nous desservons la grande région de Montréal et tous nos élèves arrivent par transport scolaire. Il leur faut parfois une heure de déplacement et ils arrivent souvent fatigués. »

« Comme les élèves viennent d’un peu partout, il est difficile de socialiser avec leurs amis le soir ou la fin de semaine, poursuit-elle. Idem pour les parents qui ne se connaissent pas entre eux. Nous n’avons pas de service de garde non plus, donc les enfants sont parfois obligés de retourner à leur école d’origine pour recevoir ce service. C’est compliqué parce que leur expérience n’y a pas toujours été facile. »

L’accès aux familles s’avère donc compliqué pour l’équipe-école, d’autant que plusieurs parents ont eux-mêmes vécu un parcours scolaire marqué par les difficultés. « Nous essayons donc de multiplier les occasions de créer des liens positifs avec l’école, dans le plaisir », explique-t-elle.

Autre défi? Il n’existe pas de matériel pédagogique adapté à la réalité de ces élèves. « Les exercices pour apprendre à lire en deuxième année proposent des phrases enfantines, avec de jolis dessins, illustre Michel Mazerolle. Mais ce n’est pas adapté pour un jeune de 14 ans ayant ce niveau de lecture. » Résultat : il faut ajuster le contenu en fonction de chaque élève, ce qui alourdit la tâche des enseignantes et des enseignants.

À l’école Lucien-Guilbault, toutes les classes sont multiniveaux. Les élèves sont regroupés de la façon la plus homogène possible, mais les besoins varient tout de même au sein d’un même groupe. « Une seule période d’enseignement peut parfois représenter jusqu’à quatre planifications différentes, affirme Janika Desjardins. Pourtant, le temps prévu pour préparer nos cours est le même qu’au régulier, soit cinq heures par semaine. C’est nettement insuffisant. »

Selon Michel Mazerolle, les cas ont aussi tendance à se complexifier, notamment parce que les centres de services scolaires ouvrent de plus en plus de classes spécialisées et orientent surtout les cas les plus lourds vers ces établissements. Pour y répondre, ceux-ci bénéficient de bas ratios et de ressources diversifiées : éducatrices et éducateurs spécialisés, orthophonistes, ergothérapeutes, neuropsychologues, accompagnatrices et accompagnateurs pédagogiques, etc.

« On travaille aussi beaucoup en équipe, on s’épaule, on essaie des choses. Notre force vient de notre débrouillardise, de la capacité d’adaptation du personnel et de notre créativité », souligne Janika Desjardins.

Ce modèle hybride génère néanmoins de l’incertitude : lorsque les centres de services scolaires réfèrent moins d’élèves à ces écoles, les effectifs et le budget diminuent.

Un modèle qui passe sous le radar

Peu connu, le modèle de ces écoles passe souvent sous le radar, constate Michel Mazerolle. « Nous ne sommes pas très à la mode, alors qu’actuellement, on priorise beaucoup l’intégration. Mais cette formule ne fonctionne pas toujours, surtout dans un contexte où les ressources manquent pour appuyer les enseignantes et enseignants du régulier qui accueillent des élèves à besoins particuliers dans leurs classes. »

« C’est comme si nous n’existions nulle part et c’est ce qui est difficile », poursuit-il. Par exemple, le ministère de l’Éducation ne tient pas compte de la réalité de ces écoles, qui doivent utiliser le même bulletin que les autres. Il cite aussi la politique de vouvoiement à l’école, censée s’appliquer dans tous les établissements scolaires, mais qui est difficile, voire impossible, à faire respecter par ces élèves. « Parfois, le simple fait de former une phrase est compliqué, et le vouvoiement est un concept très abstrait. Pourquoi conjugue-t-on au pluriel pour parler à une seule personne? C’est difficile à comprendre pour quelqu’un qui a des capacités limitées en matière de langage. »

L’inclusion dans des classes ordinaires n’est pas la solution idéale pour tous les élèves, pense aussi Gabrielle Leduc : « Les nouveaux élèves ont vécu une expérience scolaire difficile dans le réseau public parce qu’ils n’avaient pas accès aux services dont ils avaient besoin. C’est un soulagement, pour eux comme pour leur famille, quand ils arrivent chez nous. Ça leur fait vraiment du bien de se retrouver dans un milieu où ils ne sont plus différents. »

Plusieurs arrivent avec un lourd dossier de problèmes de comportement et changent complètement d’attitude. « En effet, être confronté constamment à l’échec peut entraîner des problèmes de comportement ou de l’opposition », affirme Amélie Morse, éducatrice spécialisée et trésorière du Syndicat de l’école Lucien-Guilbault. « On voit tout de suite la différence et les parents aussi. Bien souvent, leur enfant est content d’aller à l’école, alors qu’avant, c’était la crise tous les jours. L’équipe prend aussi le temps d’accueillir les élèves et de les écouter, pour partir du bon pied », ajoute-t-elle.

Ces établissements méritent donc de sortir de l’ombre et d’être mieux soutenus. « Beaucoup de gens ne savent tout simplement pas qu’on existe. Plusieurs parents nous ont même dit que, s’ils avaient connu notre école plus tôt, ils auraient poussé pour que leur enfant la rejoigne bien avant », souligne Gabrielle Leduc. Bref, il ne s’agit pas d’une solution de rechange, mais d’un rouage essentiel au système scolaire, font valoir les personnes rencontrées.