Éducation, Société
Les profs mexicains s’invitent à la Coupe du monde
2 juillet 2026
Pendant que le monde a les yeux rivés sur les stades de la Coupe du monde, au Mexique, les enseignantes et les enseignants profitent de ce contexte pour défendre l’éducation publique! La Coordination nationale des travailleurs de l’éducation (CNTE) est en grève depuis la mi-mai.
Par Félix Cauchy-Charest, conseiller CSQ
La CSQ a fait parvenir une lettre d’appui aux enseignantes et enseignants mexicains, un geste de solidarité internationale qui s’inscrit en plein bras de fer.
Le calendrier n’a rien d’un hasard : la CNTE a choisi de faire monter la pression à quelques jours de l’ouverture du Mundial, le 11 juin dernier, au stade de Mexico. Le 10 juin, huit cortèges ont convergé vers l’enceinte. Le gouvernement a fait installer des clôtures et a déployé des milliers de policières et policiers, ainsi que la Garde nationale, voire l’armée.
Les retraites au cœur du conflit
Ce que réclame d’abord le personnel enseignant, c’est l’abrogation de la loi de 2007 sur l’Instituto de Seguridad y Servicios Sociales de los Trabajadores del Estado – l’équivalent, pour les employées et employés de l’État mexicain, d’une structure combinant la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ), Retraite Québec et le Régime de retraite des employés du gouvernement et des organismes publics (RREGOP) – qui a arrimé leurs pensions à des comptes d’épargne individuels gérés par des fonds de retraite privés. Les enseignantes et enseignants mexicains exigent le retour à un régime fondé sur la solidarité intergénérationnelle, un départ à la retraite calculé selon les années de service plutôt que selon l’âge, ainsi que le doublement des salaires.
La présidente du Mexique, Claudia Sheinbaum, a offert une augmentation de 9 %, à laquelle s’ajouterait 1 % en septembre, ainsi qu’une semaine de congé supplémentaire. La CNTE a jugé l’offre insuffisante, puisqu’elle réclame un changement de fond, pas des miettes.
Pour María de la Luz Arriaga, professeure à la Faculté d’économie de l’Universidad Nacional Autónoma de México (UNAM) et coordonnatrice de la section mexicaine de la Coalition trinationale pour la défense de l’éducation publique, il faut nommer correctement ce qui se joue : « Il ne s’agit pas d’un mouvement contre le gouvernement, mais d’une lutte légitime pour récupérer le droit à une sécurité sociale publique, collective, de solidarité intergénérationnelle », explique-t-elle. Une sécurité sociale qui ne serait plus « basée sur des comptes individuels gérés par les grands groupes financiers multimillionnaires ».
Un gouvernement « en clair-obscur »
María de la Luz Arriaga refuse le procès en déloyauté intenté au mouvement. Le gouvernement de Sheinbaum, comme celui d’Andrés Manuel López Obrador avant lui, est, selon elle, « progressiste, mais non révolutionnaire ». Des gouvernements « faits de clair-obscur et de contradictions ». La présidente promet une « prospérité partagée », mais cette prospérité profite d’abord aux grands capitalistes. On ne touche ni aux Administradoras de Fondos para el Retiro (AFORE : des gestionnaires privés de fonds de retraite au Mexique qui administrent l’épargne colossale des travailleuses et des travailleurs – l’équivalent de gestionnaires privés de REER collectifs) ni aux minières canadiennes. Sheinbaum a même rouvert la porte à la fracturation hydraulique, après l’avoir exclue pendant la campagne.
Un mouvement rapidement réprimé au profit du Mundial
Le conflit a viré à l’affrontement. Le 1er juin, la police a dispersé un campement à coups de gaz lacrymogène et de balles de caoutchouc. Un professeur de l’État du Guerrero a été blessé à un œil. Des manifestantes et manifestants ont forcé l’entrée du ministère de l’Éducation. Plutôt que d’ouvrir une table de négociation qu’elle présiderait elle-même, Sheinbaum a délégué le dossier à ses ministres et a parlé de « provocation ». Elle a même demandé aux journalistes d’éviter les sujets « controversés », sous prétexte qu’« on est déjà dans l’esprit du Mundial ».
María de la Luz Arriaga y voit un calcul dangereux. La stratégie du gouvernement, dit-elle, consiste à discréditer et à criminaliser le mouvement enseignant. Or, la force de la CNTE « réside en grande partie dans la légitimité sociale qu’elle a acquise ». Le divorce entre un gouvernement progressiste et un mouvement social majeur, en pleine offensive de l’extrême droite sur le continent, ne profite à personne.
Une lutte qui dépasse les frontières
La CNTE ne marche pas seule. Le mouvement s’est élargi aux familles des 43 étudiantes et étudiants disparus d’Ayotzinapa ainsi qu’à d’autres collectifs en lutte. Fort de près de 47 ans d’existence et autonome tant des partis que des gouvernements, le syndicat conserve un appui populaire malgré la campagne de salissage menée contre lui.
C’est dans ce contexte que s’inscrit le geste de solidarité de la CSQ. Comme le résume María de la Luz Arriaga, articuler la défense de la souveraineté avec celle des droits sociaux « nous renforce, nous toutes et tous, les travailleurs du continent ». La lutte des profs mexicains n’est pas un fait divers en marge de la Coupe du monde de football. C’est aussi notre combat : un combat pour de meilleurs services publics et pour une société plus solidaire.