Syndicalisme
Le syndicalisme à la croisée des chemins: bilans, défis et raisons d’espérer
8 avril 2026
Le panel d’ouverture du colloque des États généraux du syndicalisme (EGS), qui a eu lieu les 31 mars et 1er avril derniers, a donné le ton : le mouvement syndical québécois est fort, mais doit se réinventer pour demeurer un acteur incontournable dans une société en profonde mutation. Cinq voix venues d’horizons différents ont brossé un portrait lucide des défis et des occasions à saisir.
Par Félix Cauchy-Charest, conseiller CSQ | Photos : Pascal Ratthé
Une force réelle, des angles morts persistants
D’entrée de jeu, les panélistes ont salué la rigueur des travaux ayant mené aux constats des EGS, tout en pointant certaines lacunes. Françoise David, ancienne co-porte-parole de Québec solidaire, a relevé avec étonnement l’absence quasi totale des femmes dans les constats initiaux : « Le mot “femmes” n’apparaît qu’au huitième paragraphe. Est-ce que tout est réglé pour l’égalité? » Elle a aussi rappelé que le mouvement syndical demeure très blanc, alors que le Québec se diversifie : « Le mouvement syndical devrait s’enrichir de cette diversité d’expériences et d’histoires de vie. »
Responsable des dossiers politiques de l’organisme Au bas de l’échelle, Vincent Chevarie a pour sa part souligné une tension persistante entre le mouvement communautaire et le mouvement syndical. Si la solidarité est réelle, le communautaire a souvent l’impression d’avoir à « pousser » les organisations syndicales vers l’avant, notamment sur des dossiers comme les droits des travailleuses et des travailleurs immigrants, un combat porté par les groupes communautaires depuis les années 1970. Il a dénoncé une certaine forme de sous-traitance des luttes sociales aux organismes de base.

Sortir du carcan corporatif pour peser sur les grands débats
Pour Pascale St-Onge, ancienne ministre fédérale et ancienne dirigeante syndicale, le diagnostic est clair : les syndicats ne sont plus les interlocuteurs incontournables qu’ils étaient. D’autres actrices et acteurs ont investi l’espace public et les couloirs politiques. « Les organisations patronales recourent à des firmes de communications et de lobbyisme. Le temps d’écoute des politiciens est tellement court qu’il faut faire sa place », a-t-elle dit, insistant sur l’importance de la communication directe avec les membres comme levier principal d’influence.

Barry Eidlin, sociologue à l’Université McGill, a mis le doigt sur un défi structurel majeur : les médias couvrent les conflits au moment où ils surviennent, sans jamais les replacer dans leur contexte historique et social. Résultat, quand les syndicats font la grève, l’attention se concentre sur les inconvénients immédiats pour le public, jamais sur les causes profondes, comme le manque de ressources dans les écoles et la détérioration des services publics. « Les membres sont la manière la plus efficace de communiquer sur ces enjeux et de donner du contexte », a-t-il rappelé, en citant l’exemple éloquent des agentes et agents de bord dont les revendications bien expliquées aux passagères et aux passagers ont trouvé un écho favorable.

Directrice générale de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés, Manon Poirier a offert une perspective complémentaire : aux yeux du grand public, les syndicats sont devenus des institutions, ce qui n’est pas sans risque : « Ce qui fait la force des organisations syndicales, c’est d’être un mouvement, de prendre le leadership sur des enjeux comme l’intelligence artificielle, la transformation du travail, les inégalités sociales, au-delà des conditions strictes de travail. »

Refuser le défaitisme, miser sur l’éducation populaire
Face aux discours ambiants sur l’individualisme et la désaffection citoyenne, Françoise David a refusé catégoriquement toute forme de fatalisme : « Partout au Québec, dans toutes les régions, il y a des gens qui se mobilisent sur toutes sortes de questions. Je refuse qu’on se laisse enfermer dans un défaitisme. » Elle a rappelé que les syndiquées et syndiqués sont aussi des parents, des locataires aux prises avec la crise du logement, des personnes aidantes et des citoyennes et citoyens à part entière. Si la Révolution tranquille a eu lieu, c’est précisément parce que le mouvement syndical a fait de l’éducation populaire et politique.
Pascale St-Onge a pour sa part vu dans le télétravail et l’isolement social une occasion à saisir : les gens qui cherchent à briser leur solitude ont besoin de mouvements qui créent du lien et du sens : «La communication est le plus grand enjeu des syndicats. Les gens ont besoin de contact social et de donner du sens à leur vie. Les syndicats peuvent jouer ce rôle-là.»
De son côté, Barry Eidlin a souligné l’urgence de rétablir le lien entre action économique, action sociale et action politique : un triptyque qui a historiquement permis aux mouvements syndicaux de transformer les sociétés. Cela passe aussi par l’élargissement des partenariats avec les organismes de défense des droits, selon Vincent Chevarie : « Il faut aller plus loin que simplement toucher nos membres. Tous les enjeux vont toucher nos membres, il faut voir grand. »