Société
Le communautaire à bout de souffle: «Sans changement majeur, le filet social va disparaître»
2 avril 2026
Après 11 jours de grève dans le milieu communautaire, des milliers de manifestantes et manifestants se sont réunis devant l’Assemblée nationale, à Québec, afin de réclamer plus de financement pour les organismes et de meilleures conditions de travail pour les travailleuses et travailleurs. Comme de nombreux membres de la CSQ, le personnel de l’organisme Pech était présent. Afin de comprendre la réalité des travailleuses et travailleurs du communautaire, MaCSQ s’est entretenue avec Jérôme Lévesque, coordonnateur général du Syndicat des employés de Pech-CSQ.
Par Rébecca Salesse, conseillère CSQ
MaCSQ : Pourquoi avoir choisi de suivre le mouvement Le communautaire à boutte?
Jérôme Lévesque : Ça allait de soi, en fait. Il y a deux ans, nous avions essayé, en collaboration avec la CSQ, de créer un mouvement de mobilisation, mais le momentum n’y était pas. Cette fois-ci, lorsque nous avons vu le mouvement grandir, nous avons saisi l’opportunité de rejoindre un mouvement de solidarité avec nos camarades du communautaire.
De plus, nous occupons une grande place dans la région de Québec. Nous croyons qu’il est important de donner l’exemple pour inciter les plus petits organismes à faire comme nous.
MaCSQ : L’une des revendications du mouvement consiste à obtenir un financement prévisible et suffisant. Concrètement, quel serait l’impact d’un tel financement pour les personnes qui utilisent des services dans le milieu communautaire?
Jérôme Lévesque : La force du communautaire, c’est de créer des liens avec les usagers. Mais pour y arriver, ça prend du temps. Malheureusement, du temps, on en manque. Les besoins sont infinis et nos ressources sont extrêmement limitées. Or, notre quotidien est occupé par la gestion des urgences, la recherche de financement et la reddition de comptes.
Un financement adéquat permettrait d’engager plus de personnel, ce qui nous dégagerait du temps pour créer de meilleurs liens avec les usagères et les usagers! Et ça nous permettrait inévitablement de mieux accomplir notre mission d’accroissement de l’autonomie de nos communautés.
MaCSQ : Quelle serait la différence d’un financement récurent bonifié pour le personnel de Pech?
Jérôme Lévesque : Cela sécuriserait les intervenantes et intervenants qui sont souvent engagés par contrat, dont la reconduite n’est pas assurée. Ça permettrait également d’être plus attractif, d’embaucher plus de personnel et de réduire la pression pour les équipes en raison des nombreux arrêts de travail.
Il y a actuellement un exode du personnel, au profit du réseau de la santé. Mais c’est souvent à contrecœur que les travailleuses et les travailleurs quittent, car ils ont le milieu communautaire tatoué sur le cœur. Mais ils se rendent à l’évidence; pour vivre un peu mieux, ils ont besoin de meilleures conditions de travail.
Ces départs occasionnent de l’instabilité au sein des équipes, une perte d’expertise et un épuisement chez la clientèle qui doit souvent rebâtir un lien de confiance avec de nouveaux intervenants.
On estime qu’en moyenne, les personnes employées par un organisme communautaire n’y restent qu’environ deux ans. En plus des coûts humains liés à ce grand roulement de personnel, les coûts associés à la formation de nouveaux employés sont très importants.
MaCSQ : En quoi la mobilisation de cette année est-elle différente de celles faites par le passé?
Jérôme Lévesque : On remarque un changement de ton, une rupture avec les mobilisations passées. On ne lutte pas seulement pour améliorer nos conditions. On lutte pour éviter l’effondrement du réseau communautaire. Alors que les besoins explosent sur le terrain, le gouvernement nous lance des miettes.
Jamais les travailleuses et les travailleurs issus du milieu communautaire n’ont été aussi épuisés. Jamais le sous-financement n’a été aussi grand.
Avec le mouvement Le communautaire à boutte, on a décidé de s’imposer. On priorise l’action directe, on dérange, on crée un rapport de force. Notre message est clair : sans changement majeur, le filet social va disparaître.
MaCSQ : Quelle serait une finalité satisfaisante pour vous, chez Pech?
Jérôme Lévesque : Dans la mesure où nous n’avons pas l’habitude de ce genre de mobilisation, nous souhaitons d’abord renforcer les liens entre nous tous, pour que la phase 3 du mouvement soit davantage planifiée et organisée. Mais surtout, nous souhaitons que les instances gouvernementales nous impliquent dans les discussions et les décisions. Nous souhaitons qu’elles considèrent notre expertise. Car ultimement, c’est nous qui sommes sur le terrain et qui connaissons les enjeux avec lesquels nous composons au quotidien, ainsi que les réalités des personnes que nous accompagnons.
MaCSQ : À quoi vous attendez-vous de votre centrale syndicale?
Jérôme Lévesque : Qu’elle soit mobilisée à nos côtés tout au long de notre lutte, qu’elle nous appuie dans nos demandes, qu’elle sensibilise ses membres. Qu’elle parvienne à interpeller tant les organismes syndiqués que ceux non syndiqués, afin qu’ils puissent déconstruire des idées préconçues à l’égard des syndicats et bénéficier de cette structure nous permettant d’agrandir notre rapport de force.