Société

Privatisation : quand l’État brade le bien commun au profit du privé

2 mars 2026

La privatisation des services publics n’est pas une fatalité : c’est un choix politique. Voilà le message central qui a traversé l’ensemble des conférences présentées aux membres du Réseau des jeunes de la CSQ en février dernier.

Par Félix Cauchy-Charest, conseiller CSQ 

Lors de trois conférences présentées dans le cadre du Réseau des jeunes, l’économiste et conseiller à la CSQ Minh Nguyen, la conseillère à la CSQ Lise Goulet et le chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) Guillaume Tremblay-Boily, ont démontré, données à l’appui, comment la privatisation des services publics constitue un transfert massif de richesse collective vers le secteur privé.

Dans un premier exposé intitulé « L’empire du privé contre-attaque : la concentration du pouvoir par la privatisation sous toutes ses formes », Minh Nguyen a démontré que les politiques de privatisation, de sous-traitance et de désengagement de l’État ne relèvent pas de la bonne gestion, mais d’une idéologie néolibérale qui concentre le pouvoir économique et fragilise la démocratie.

Lise Goulet a ensuite plongé au cœur du réseau de la santé pour illustrer concrètement les ravages de cette logique, avant que Guillaume Tremblay-Boily ne ravive l’espoir en présentant six remèdes concrets pour rescaper le système.

Des actifs publics bradés au rabais

L’exemple de Sidbec, la société d’État en sidérurgie, vendue pour 45 millions $ sous le gouvernement Johnson en 1994, illustre parfaitement le problème. Là où l’État aurait pu engranger jusqu’à 100 millions $ par année en revenus, il s’est contenté d’un paiement unique, entraînant une perte estimée entre 1,5 et 3 milliards $ sur 30 ans. Même scénario pour le Mont-Sainte-Anne, développé avec des fonds publics, puis cédé au privé en 1985. Résultat : la partie est, mal entretenue par l’exploitant privé, devra être reprise par la SÉPAQ en avril 2026. « C’est un aveu d’échec, a résumé Minh Nguyen. Après, on affirme qu’il manque d’argent pour les services publics, mais cet argent existe toujours, il s’est simplement retrouvé dans les poches du privé. »

Minh Nguyen, conseiller à la CSQ.

La sous-traitance : un piège coûteux 

Omniprésente depuis les années 1990, la sous-traitance devait être synonyme d’efficacité et d’économies. Or, les faits racontent une tout autre histoire. Les coûts de gestion explosent, les dépassements budgétaires s’accumulent et l’État perd son expertise interne, devenant dépendant de fournisseurs privés. Le cas SAAQ-Clic en est l’illustration la plus frappante : la perte de contrôle du projet par l’État et les dépassements de coût sont emblématiques de ces effets. Ceci est un symptôme pour la sous-traitance des technologies de l’information (TI) en général, dans la mesure où on estime que des consultants externes sont habituellement rémunérés entre 1 000 et 1 100 $ par jour, alors qu’un employé du secteur public aurait coûté 426 $ par jour (incluant tous les avantages sociaux). Par ailleurs, dans le domaine des TI, où l’expertise a été massivement externalisée depuis les années 2000, ce sont désormais les sous-traitants qui dictent les orientations, entraînant une perte d’imputabilité et un dérapage des coûts.

Un modèle qui érode les services au quotidien

Les conférences ont également mis en lumière les conséquences directes de cette logique sur les milieux de travail. Laurie Jacob, orthophoniste participant au Réseau des jeunes, a témoigné de l’exode des professionnelles et professionnels vers le privé, provoqué par le non-remplacement des congés et la surcharge de travail. Les enfants dont les parents n’ont pas les moyens de se payer des services privés sont les premiers à en souffrir. Cette réalité se reproduit dans le réseau des CPE, où le recours aux agences de placement est devenu systématique plutôt que ponctuel. Au lieu d’améliorer les conditions pour attirer et retenir le personnel, on injecte l’argent public dans les marges de profit d’intermédiaires privés.

Lise Goulet, conseillère à la CSQ, et Laurie Jacob, orthophoniste et participante au Réseau des jeunes.

Le privé en santé : ni moins cher, ni plus efficace

C’est dans le secteur de la santé que la privatisation se déploie avec le plus de force, comme l’a démontré Lise Goulet dans une présentation richement documentée. Les chiffres donnent le vertige : près de 30 % des dépenses de santé au Québec sont désormais consacrées au secteur privé, soit 27,2 milliards $ par année, une moyenne de 2 534 $ par habitant! Le nombre de médecins pratiquant exclusivement au privé a triplé en dix ans pour atteindre 800, un chiffre 46 fois supérieur à l’ensemble du reste du Canada. Quant aux groupes de médecine familiale (GMF), près des trois quarts des GMF « ordinaires » et 90 % des GMF accès réseaux sont entièrement de propriété privée, bien que financés par des fonds publics.

Contrairement à la croyance populaire, cette privatisation n’améliore ni l’accès ni la qualité des soins. Les chirurgies pratiquées au privé coûtent en moyenne 150 % plus cher qu’au public, et jusqu’à trois fois plus dans certains cas. Pendant ce temps, 142 000 personnes attendent une chirurgie, dont 5 000 depuis plus d’un an. En chirurgie cardiaque, 700 personnes attendent, dont les deux tiers au-delà des délais recommandés. « Le privé se déploie dans les grands centres au détriment des régions éloignées », a souligné Lise Goulet, rappelant que des résidentes et résidents de la Gaspésie renoncent désormais à se faire soigner, faute de moyens pour se déplacer vers les grands centres. Certains s’informent même sur l’aide médicale à mourir parce qu’ils n’ont plus accès aux soins dont ils ont besoin.

La création de Santé Québec, loin de corriger le tir, accentue les inquiétudes. La nouvelle loi place désormais le privé sur un pied d’égalité avec le public, alors qu’il était auparavant considéré comme complémentaire.

Les enjeux de souveraineté numérique s’ajoutent au portrait : 85 % des solutions infonuagiques en santé sont hébergées par des géants américains, et des consortiums étrangers rachètent les firmes de facturation médicale québécoises pour exploiter les données de santé de la population. Lise Goulet a également mis en garde contre la reproduction du modèle américain, où, malgré des investissements massifs en santé, 25 % de la population rencontre des difficultés d’accès aux soins et 500 000 familles font faillite chaque année en raison de dettes médicales.

Réforme Dubé : centraliser pour mieux privatiser

Guillaume Tremblay-Boily de l’IRIS a complété le portrait en décortiquant la réforme Dubé et la création de Santé Québec. Adoptée sous bâillon en décembre 2023, cette réforme crée un « monstre bureaucratique » de plus de 325 000 employées et employés, et 1 500 installations sous un seul employeur. C’est plus de cinq fois la taille de Métro, la plus grande entreprise privée du Québec en termes de travailleuses et travailleurs.

L’unique conseil d’administration de Santé Québec ne compte aucun membre élu par la population ou par les usagères et usagers. La plupart de ses membres proviennent du monde des affaires, à commencer par sa présidente-directrice générale, Geneviève Biron, dont la famille possède le plus grand réseau privé de laboratoires et de radiologie au Québec. Durant les débats parlementaires, tous les amendements visant à préserver le caractère public du système ont été rejetés par le gouvernement.

Six remèdes pour révolutionner le système

Face à ce constat, l’IRIS propose une alternative ambitieuse, détaillée dans sa brochure Six remèdes pour révolutionner le système de santé au Québec. Le plan repose sur la création de 400 pôles sociaux locaux, inspirés du modèle original des CLSC, qui seraient dotés de réels pouvoirs décisionnels et gérés par des conseils d’administration composés à parts égales de gestionnaires, de membres du personnel et de citoyennes et citoyens.

L’IRIS recommande également de viser une répartition 50-50 des dépenses entre le préventif et le curatif, de doubler les investissements en santé mentale, en santé publique, en services à domicile et dans le secteur communautaire, ainsi que d’ajouter 100 000 personnes aux effectifs du réseau public.

Le cinquième remède, « zéro profit avec la maladie », vise à déprivatiser les services en étendant à toutes les professionnelles et à tous les professionnels les règles d’exclusivité qui s’appliquent déjà aux médecins. Le dernier remède propose de salarier les médecins et de réduire leur rémunération pour dégager près de 2 milliards $ destinés au refinancement des services négligés.

Concentration économique, menace démocratique

Au-delà des chiffres, les conférenciers ont tracé un lien clair entre la concentration du pouvoir économique et l’érosion démocratique. La logique néolibérale, fondée sur la déréglementation, la compression de l’État social et la primauté du marché sur le politique, produit de l’insécurité, de la précarité et de l’anxiété. Face à cette colère légitime, les élites économiques orientent le ressentiment non pas vers les structures d’exploitation, mais vers les contre-pouvoirs : syndicats, organisations citoyennes, minorités. « Si on s’aligne sur le modèle économique américain, le modèle politique va suivre », a prévenu Minh Nguyen. 

Le syndicalisme comme levier de transformation

La trajectoire n’est toutefois pas irréversible. Puisque la privatisation est un choix politique, elle peut être renversée par l’action collective. Les trois personnes conférencières ont appelé les membres du Réseau des jeunes à défendre la capacité de l’État à protéger les services publics et à freiner la croissance du pouvoir économique concentré.

Lise Goulet, forte de 35 ans de militantisme, a insisté sur l’importance du travail en coalition et de la relève syndicale. « Il y a deux visions du monde qui s’affrontent, a-t-elle rappelé. Celle du privé, où chacun obtient ce qu’il peut se payer, et celle du public, où l’on prend soin de tout le monde sans laisser personne derrière. »

Guillaume Tremblay-Boily a souligné pour sa part que la syndicalisation constitue elle-même un déterminant social positif de la santé, rappelant que la littérature scientifique démontre de plus en plus le rôle bénéfique des syndicats sur la santé de l’ensemble de la population. « C’est dans l’action qu’on sera capables de transformer le monde », a conclu Minh Nguyen, invitant la relève syndicale à miser sur l’espoir et la construction d’une société plus juste.