Action féministe, Société

La droite religieuse à l’assaut des jeunes : quand le politique instrumentalise le religieux

26 février 2026

La droite religieuse a recours à une stratégie sophistiquée pour séduire les jeunes, particulièrement les femmes, en recyclant leurs inquiétudes en discours antiféministes. Derrière des messages de bien-être, de tradition et de « retour aux valeurs » se cache un projet politique financé et savamment orchestré. Cette offensive gagne du terrain et le Québec n’est pas à l’abri.

Par Félix Cauchy-Charest, conseiller CSQ 

Le Réseau d’action féministe de la CSQ de janvier dernier a été ébranlé par une conférence-choc de Marie-Sophie Villeneuve, conseillère à l’action sociopolitique à la CSQ, venue expliquer comment les mouvements conservateurs religieux mobilisent massivement les jeunes, particulièrement les femmes, en détournant des préoccupations légitimes pour servir un programme politique antiféministe. 

Lorsqu’elle a découvert le « Sommet pour le leadership des jeunes femmes » organisé par Turning Point USA, Marie-Sophie Villeneuve dit que son cerveau a « implosé ». Cette grande organisation chrétienne conservatrice, financée par de puissants lobbys comme la National Rifle Association, explique aux jeunes participantes comment « apprendre à lutter contre le mouvement féministe » et « découvrir leur féminité ». Son message est clair : laissez tomber vos aspirations professionnelles dans la vingtaine, trouvez un mari, faites des enfants.

Une machine de mobilisation redoutablement efficace

Ce qui frappe, c’est l’ampleur et le raffinement stratégique de cette offensive. Il ne s’agit pas de quelques initiatives isolées, mais d’un véritable réseau international financé par des organisations millionnaires. Turning Point USA déploie des organisations ciblées pour chaque groupe : Rise pour les minorités culturelles, Next Gen pour les jeunes adultes et Club America pour les jeunes de niveau scolaire. Leurs plateformes Web regorgent de ressources, d’événements et d’activités, sans symboles religieux apparents, mais avec un plan idéologique clair, a expliqué Marie-Sophie Villeneuve.

Le Leadership Institute, qui a formé la grande majorité des leaders aujourd’hui proches de Donald Trump, offre des programmes pour quiconque veut devenir journaliste, député ou même membre d’un conseil d’établissement. L’éducation est au cœur de leur stratégie : implanter des clubs dans les écoles secondaires pour y distribuer du « matériel pédagogique » contre « le socialisme », pour « saluer le drapeau » et pour promouvoir des « valeurs conservatrices ».

La santé et le bien-être comme vecteurs de radicalisation

L’une des tactiques les plus pernicieuses de ce mouvement, a dit Marie-Sophie Villeneuve, consiste à détourner des préoccupations légitimes sur la santé et l’environnement. Des sommets sur « la santé et le bien-être des femmes, des enfants et de la planète » attirent grâce à des discours sur l’alimentation naturelle et les approches holistiques. Derrière cette façade, des influenceuses comme Alex Clark avancent que la pilule contraceptive « masculinise » les femmes et cause des divorces.

Le mouvement des trad wives (épouses traditionnelles) sur les réseaux sociaux n’est pas non plus spontané, selon Marie-Sophie Villeneuve. La droite religieuse a délibérément investi des millions de dollars pour soutenir financièrement ces influenceuses, créant une esthétique attrayante d’une vie simple et champêtre. Ce qu’on ne voit pas : les travailleuses domestiques (souvent immigrantes et racisées) qui s’occupent réellement des enfants pendant que ces femmes filment leur pain maison.

La conseillère à l’action sociopolitique à la CSQ, Marie-Sophie Villeneuve, lors de son passage au Réseau d’action féministe.

Des jeunes en détresse : une cible vulnérable

Cette offensive arrive dans un contexte alarmant. Les données montrent que 43 % des jeunes adultes sentent qu’ils n’ont « pas vraiment de but dans la vie ». Le sentiment de déconnexion sociale a explosé depuis la pandémie. Face à la complexité du monde et à la précarité économique, l’idée d’un retour à des rôles traditionnels clairs et stables devient séduisante.

Comme le souligne Marie-Sophie Villeneuve : « Je comprends que de jeunes femmes disent : je ne me vois pas être capable de travailler puis d’élever une famille. » Le problème n’est pas d’avoir ces préoccupations légitimes. Le problème, c’est qu’on essaie de nous convaincre que le féminisme est responsable de ces difficultés, plutôt que de militer pour des services éducatifs à la petite enfance universels et accessibles.

Et au Québec?

Marie-Sophie Villeneuve nous met en garde : nous n’avons pas ici d’équivalent exact du mouvement américain, mais les signes s’accumulent. Le réseau Canada Strong and Free, financé par des groupes religieux et l’industrie pétrolière, influence les partis conservateurs. La « marche pour la vie » est maintenant organisée annuellement devant l’Assemblée nationale. Des groupes ultraconservateurs comme la Fraternité Saint-Pie-X s’implantent en région et opèrent des écoles, en marge de la loi.

Pendant que la classe politique est obsédée avec « l’islam radical » (5 % de la population du Québec serait de confession musulmane en 2021), les influenceurs chrétiens conservateurs, proches du Parti conservateur canadien, accumulent des millions d’abonnés en parlant d’un « retour à la famille traditionnelle ».

Qu’est-ce qu’on peut faire?

Marie-Sophie Villeneuve insiste : le problème n’est pas la religion en soi. Des féministes catholiques et des chrétiens progressistes combattants comptent parmi les groupes les plus mobilisés contre les fondamentalistes. Le problème, c’est l’intersection du religieux et du politique, là où « au cœur de tout ça, on trouve des rapports de pouvoir et de l’argent ».

Sa conclusion est claire : on doit entendre la voix des jeunes, promouvoir des modèles inspirants et positifs, de même que dialoguer à partir de préoccupations communes. Surtout, on doit rester vigilants quand des partis politiques commencent à associer « immigration, valeurs québécoises traditionnelles et natalité », un cocktail dangereux qui prépare le terrain à des reculs sur les droits des femmes.