Jacques Landry

La pénurie de main-d’œuvre dans les écoles du Québec fait couler beaucoup d’encre depuis la dernière rentrée scolaire. Tant les enseignantes et enseignants que le personnel professionnel et de soutien manquent à l’appel. De leur côté, les commissions scolaires se plaignent du casse-tête des rondes d’appels pour pourvoir les postes affichés. Comment améliorer la situation?

Plusieurs facteurs en cause

Différents éléments expliquent la pénurie de personnel dans le secteur de l’éducation. Dans un contexte où une augmentation de 65 000 élèves est prévue d’ici 5 ans et où quelque 200 000 élèves ayant un plan d’intervention nécessitent des suivis professionnels et un encadrement particulier, le déficit d’effectifs est criant.

« À l’heure actuelle, nos professionnels sont trop peu nombreux. Ils ont à peine le temps d’évaluer les élèves et rarement le temps d’offrir un suivi ou des interventions appropriées. Les jeunes en difficulté se retrouvent sur des listes d’attente qui s’allongent. Dépister ou diagnostiquer sans intervenir, ça n’apporte strictement rien à l’élève », affirme Jacques Landry1.

La relève en éducation fait également défaut. Le nombre de personnes diplômées stagne autour de 1 400 par année, alors que près de 3 000 étudiantes et étudiants manquent à l’appel dans les facultés d’éducation. Sans compter que plus de 20 % des enseignantes et enseignants décrochent au cours de leurs 5 premières années sur le marché du travail.

Finalement, les arrêts de travail pour des raisons de santé physique ou mentale augmentent chez tous les professionnels, tout comme le nombre de départs à la retraite.

La source du problème

Josée Scalabrini

Les établissements scolaires québécois peinent à attirer et à retenir le personnel, notamment parce que les conditions de travail sont difficiles et complexes. Le personnel est souvent maintenu en situation de précarité.

« La surcharge de travail, les heures supplémentaires, l’augmentation des tâches imposées, le manque de soutien, les limitations des accommodements pour la conciliation famille-travail ou la retraite progressive, ce sont les conséquences du manque de main-d’œuvre, et ça pèse lourd sur les épaules des gens que nous représentons. Cette tension au travail confronte de plein fouet le professionnalisme des travailleuses et des travailleurs qui souhaitent tout faire pour offrir les meilleurs services aux élèves, souvent au prix de leur équilibre de vie et au risque de souffrir de surmenage », déplore Sonia Ethier2.

Selon Josée Scalabrini3, la pénurie que l’on vit actuellement est la conséquence du manque de valorisation et de la dégradation des conditions de travail du personnel enseignant, amplifiée par des compressions sur plusieurs années. « Malheureusement, les effets du manque de ressources sont ressentis par tous, y compris les élèves. Pour attirer la relève et conserver nos collègues dans les écoles, il faudra clairement donner un coup de barre pour améliorer non seulement le salaire, mais l’ensemble des conditions d’exercice des enseignantes et enseignants », dit-elle.

Comment atténuer la crise?

Éric Pronovost

La population fait la même lecture de la situation que le personnel du réseau scolaire, selon un sondage de la firme Léger, mené pour le compte de la CSQ. L’enquête met en lumière plusieurs mesures qui, selon la majorité des personnes répondantes, auraient des effets positifs susceptibles d’atténuer les problèmes de pénurie. Par exemple :

  • Augmenter le nombre de postes à temps complet en éducation;
  • Assurer un plus grand soutien au nouveau personnel enseignant;
  • Diminuer le nombre d’élèves par classe;
  • Établir un ratio élèves/enseignants/professionnels et personnel de soutien;
  • Valoriser les professions en milieu scolaire;
  • Alléger la tâche du personnel en éducation;
  • Établir un plancher de services professionnels et de soutien aux élèves;
  • Bonifier la rémunération du personnel en éducation.

« Pour le personnel de soutien, il faut une amélioration globale des conditions de travail, y compris du nombre d’heures travaillées. Au total, 15 % des gens qui travaillent dans les services directs aux élèves désirent quitter la commission scolaire au cours des deux prochaines années4 », prévient Éric Pronovost5. Les principales raisons invoquées : le nombre d’heures insuffisant, des conditions de travail peu avantageuses et un salaire insuffisant. « Si on ne finance pas correctement l’éducation, il va toujours y avoir une pénurie », ajoute-t-il.

La balle est dans le camp du gouvernement en place, qui se dirige vers un surplus de plusieurs milliards de dollars, dégagé par des compressions dans les services publics. En conférence de presse, le premier ministre Legault a d’ailleurs tenu à répéter que les surplus devaient revenir dans les poches des citoyens du Québec, et pas dans celles des « groupes de pression ».

« Le personnel de l’éducation continue de payer très cher les compressions des dernières années. Or, ces travailleuses et ces travailleurs sont d’abord et avant tout des citoyens. Ils payent des taxes et des impôts, et contribuent pleinement à la vitalité économique du Québec. On ne peut valoriser l’éducation si on ne valorise pas celles et ceux qui s’y consacrent au quotidien », conclut Sonia Ethier.


1 Jacques Landry est président de la Fédération des professionnelles et professionnels de l’éducation du Québec (FPPE-CSQ).
2 Sonia Ethier est présidente de la CSQ.
3 Josée Scalabrini est présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE-CSQ).
4 FÉDÉRATION DU PERSONNEL DE SOUTIEN SCOLAIRE (2019). Sondage sur la précarité du personnel de soutien scolaire dans les services directs aux élèves. [En ligne] (août). [fpss.lacsq.org/app/uploads/2019/09/sondage-précarité-soutien-scolaire.pdf].
5 Éric Pronovost est président de la Fédération du personnel de soutien scolaire (FPSS-CSQ).