Nicole de Sève, Collaboration

Réussir sa scolarité au Nord, tout un défi !

11 mars 2016

Réussir sa scolarité au Nord, tout un défi !

Réussir sa scolarité au Nord, tout un défi !

Les données sur les taux de décrochage scolaire chez les Inuits et les Cris du Québec sont alarmantes. En 2009-2010, le taux de décrochage se situait à 80,1 %, à la Commission scolaire Kativik, comparativement à 17,4 % pour l'ensemble du Québec. Quant à la moyenne pour les territoires conventionnés (École Naskja et commissions scolaires crie et Kativik), elle s'élevait à 85,2 %1. Dramatiques, ces statistiques sont révélatrices des défis que rencontrent ces communautés. Des enseignants hyper engagés auprès de ces jeunes expliquent.

Premier défi

Enseigner dans des milieux où la langue maternelle n'est pas le français. « Transmettre les savoirs, c'est difficile. Le français est une langue seconde et, par surcroît, très difficile à apprendre », explique Jeff Gagnon, enseignant de français à Opitciwan, une communauté atikamekw. « La maîtrise de la langue est un enjeu majeur. L'élève doit comprendre les consignes en sciences, par exemple. S'il n'est pas capable, c'est un problème », ajoute Tarek Khazen, enseignant des sciences à Waswanipi.

Deuxième défi

Apprivoiser les jeunes, les amener à avoir confiance en eux, à se sentir à l'aise en classe. Le constat est général : les jeunes ne parlent pas beaucoup. Ils sont très timides en classe et discutent très peu d'eux-mêmes et de leur famille.

« On peut les faire s'ouvrir lorsqu'ils ont confiance en nous. J'ai aidé des jeunes filles enceintes qui ne connaissaient pas les ressources et des jeunes avec des problèmes de toxicomanie. Ils racontent ce qu'ils ont fait la veille, ce qu'ils ont bu, la violence à la maison », poursuit François Beauchemin, enseignant au secondaire à Kangiqsujuaq, une communauté inuite.

Troisième défi

Contrer l'absentéisme. « Il s'agit d'un problème majeur. Comment réguler sa classe, adapter son enseignement, être efficace quand les élèves s'absentent de leurs cours, parfois pendant de longues périodes ? Le problème, moins visible au primaire, s'accentue d'année en année », explique Daniel Charest, enseignant dans le village de Quaqtaq.

Quatrième défi

La crise du logement. Tarek Khazen est formel : « Les élèves sont souvent incapables de faire leurs devoirs à la maison. Et la source du problème, dans la communauté crie, c'est le logement. Comment voulez-vous étudier lorsque vous êtes douze à la maison ? »

« C'est aussi le facteur déterminant dans les communautés inuites, raconte François Beauchemin. Comment valoriser l'éducation auprès d'une famille de huit personnes vivant dans une maison comptant deux chambres ? Le jeune fuit, littéralement ; il prend de l'alcool, de la drogue. »

Cinquième défi

L'insuffisance des ressources. Tous s'entendent pour affirmer combien il est difficile d'enseigner lorsque les ressources pédagogiques en appui au personnel enseignant, notamment le personnel de soutien spécialisé, manquent pour faire face aux différents problèmes.

« Les problèmes sociaux sont énormes dans le Nord. On compte dans nos classes un nombre élevé d'élèves ayant des troubles de comportement ou des difficultés d'apprentissage. Or, nous n'avons pas les ressources pour faire du dépistage », explique François Beauchemin.

Selon lui, l'absence de ressources est en partie tributaire de la pénurie de ces mêmes professionnels au sud, que ce soit des psychologues, des conseillers pédagogiques ou des psychoéducateurs. Résultat : les services sociaux et les écoles du Nord écopent.

Sixième défi

Le roulement du personnel enseignant. Chaque année, l'arrivée d'enseignantes et d'enseignants ne connaissant pas les réalités autochtones provoque des tensions, car le choc culturel est énorme. Il
faut trouver ses repères, planifier ses activités d'enseignement, privilégier la relation humaine et l'activité pédagogique.

Selon Daniel Charest, il faut du temps pour apprivoiser ces élèves issus d'une culture particulière, avec ses codes et ses coutumes. « Développer un lien de confiance est primordial, la relation maître-élève étant la pierre angulaire de l'engagement des élèves. »

Or, cette relation de confiance est souvent brisée par le roulement du personnel. « Ce facteur rend l'attachement plus difficile pour plusieurs élèves, qui vivent une sorte d'abandon presque chaque année. L'enseignant guide, l'accompagnateur qui s'investit chaque jour se verra, inévitablement, poser la question suivante au retour de la semaine de relâche : "Serez-vous là, l'an prochain ?" », poursuit-il.

Enseigner dans de telles conditions, une tâche impossible ?

Les enseignants rencontrés refusent un tel verdict, car, année après année, ils observent les résultats de leurs interventions. Daniel Charest est étonné de la grande habileté des jeunes inuits sur le plan sportif.

« Ce sont des hockeyeurs impressionnants et des athlètes naturels. Ils sont ingénieux à l'atelier de menuiserie et façonnent des objets de toute sorte avec une grande facilité. Ils aiment danser et chanter. Ils ont le sens de la fête. Il faut les voir à l'atelier de joaillerie, dans les cours d'arts plastiques. Du talent à revendre. Les filles qui font de la couture, selon le mode traditionnel, sont attentives et minutieuses. »

Jeff Gagnon en est convaincu : les sports doivent occuper une grande place dans le quotidien des jeunes, car ils servent de tremplin pour la motivation et la persévérance scolaire. « Pour ma part, j'organise des sorties sportives qui intéressent les jeunes, et ils font les efforts nécessaires pour s'entraîner. »

Constatant les difficultés des jeunes à terminer leurs devoirs, Tarek Khazen avait décidé de faire les travaux en classe. « Les jeunes appréciaient cela, car ils n'avaient personne à la maison pour les aider. »

Au cours de ses années d'enseignement, il a multiplié les activités scientifiques et organisé des Expo-sciences. Selon lui, ce qui motive les jeunes, les stimule à venir à l'école, ce sont les activités parascolaires, comme la photo, la musique, les sciences, l'informatique.

Il est fier aussi de ses élèves qui ont réussi leurs études : un ingénieur, un chef d'une communauté, huit enseignantes qualifiées à l'école élémentaire, de la première à la troisième année, et trois enseignantes de langue au secondaire. François Beauchemin parle aussi avec beaucoup de fierté de ses 16 élèves qui ont fréquenté le cégep.

Le mot de la fin ?

François Beauchemin est un optimiste réaliste : « J'ai des amis inuits qui sont nés dans des igloos. Est-ce que cela peut tout changer en une génération ? Les changements, on va les voir graduellement, d'une génération à l'autre. Alors les enfants de mes élèves ayant obtenu leur diplôme au secondaire l'obtiendront peut-être au cégep... et peut-être que parmi leurs petits-enfants, il y aura des bacheliers », conclut-il.


1GARAKANI, Tatiana (2015). Persévérance scolaire des élèves inuit : Influence de la perception, de l’attitude et de l’approche pédagogique des enseignants inuit et qallunaat (non inuit), rapport de recherche, [En ligne], Fonds de recherche Société et culture, 20 p. [frqsc.gouv.qc.ca/documents/11326/552404/PRS_GarakaniT_rapport_inuit.pdf/0fafb20e-ac81-4b02-9d24-4047e59a85fb].