Isabelle-Line Hurtubise, Conseillère CSQ à la vie professionnelle

La petite enfance au Québec - Un réseau public en péril

11 mars 2016

Philippe Hurteau, Julie Pinel et Valérie Grenon sont conférenciers au Rendez-vous CSQ de l'éducation.

Philippe Hurteau, Julie Pinel et Valérie Grenon sont conférenciers au Rendez-vous CSQ de l'éducation.

Le gouvernement du Québec a posé un jalon important en instaurant, à la fin des années 1990, un réseau de services de garde éducatifs à l'enfance régis et subventionnés visant à offrir à tous les enfants, peu importe le milieu dont ils sont issus, un accès à des services de qualité. Or, au cours des quinze dernières années, le réseau a subi plusieurs compressions, auxquelles s'ajoutent la récente modulation des tarifs et les crédits d'impôt qui poussent les parents vers le privé. Assistons-nous au démantèlement du réseau public des services de garde ?

L'Institut de recherche et d'informations socio-économiques (IRIS) a réalisé récemment une importante étude sur le réseau des services de garde, qui a permis de creuser la question des tarifs et des dangers liés à la privatisation des services.

« Ce qui saute aux yeux, c'est que, depuis le milieu des années 2000, nous assistons à une relative stagnation des places dans les services de garde régis et subventionnés en comparaison avec celles dans le privé », explique Philippe Hurteau, chercheur à l'IRIS.

Par services de garde régis et subventionnés, on fait référence aux centres de la petite enfance et aux milieux familiaux. « Pour ce qui est des milieux familiaux, la croissance a été d'à peine 3 %, soit 2 000 places en 10 ans. Or, du côté des garderies privées, on a assisté à une explosion faramineuse, passant de 271 places, en 1998, à 52 000 aujourd'hui », poursuit-il.

Un réel exode des parents

« Sur le terrain, on remarque un exode des familles vers le privé. La modulation des tarifs rend ces garderies moins chères à leurs yeux. Or, dans les services de garde en milieu familial privés, il n'y a aucun contrôle gouvernemental sur le nombre de poupons, la formation des éducatrices et la vérification obligatoire des antécédents judiciaires, par exemple. L'égalité des chances est donc mise à mal », ajoute Julie Pinel, vice-présidente de l'Alliance des intervenantes en milieu familial – Montérégie (ADIM-CSQ).

Du côté des centres de la petite enfance, un élément nouveau est apparu : les listes d'attente ont littéralement fondu, les parents n'étant plus au rendez-vous. Pourtant, les recherches le confirment : les services de garde éducatifs à l'enfance régis et subventionnés sont de grande qualité. Selon une récente étude de l'Institut de la statistique du Québec, le pourcentage d'enfants bénéficiant de services bons ou excellents est quatre fois plus élevé dans les centres de la petite enfance que dans les garderies commerciales non subventionnées.

Un plus pour la réussite éducative

De plus, plusieurs études ont aussi démontré l'effet important qu'ont les services de garde éducatifs et universels sur la future réussite scolaire des enfants et la lutte contre la pauvreté.

« L'accès à des services de qualité lors de la petite enfance offre notamment aux enfants un meilleur développement socioémotionnel, cognitif et linguistique de même qu'une plus grande autonomie. Les enfants arrivent donc mieux outillés pour commencer leur parcours scolaire. Tout cela assure une meilleure égalité des chances à l'ensemble des jeunes », explique Valérie Grenon, première vice-présidente de la Fédération des intervenantes en petite enfance du Québec (FIPEQ-CSQ).

Les coupes dans les centres de la petite enfance font mal, très mal.

Des coupes qui font très mal

La recherche de l'IRIS a posé un deuxième constat : « La commission Robillard1 laisse entendre qu'il y a eu une augmentation de 79,6 % des coûts des services de garde subventionnés. La réalité est tout autre ! On doit plutôt parler d'une augmentation de 23 %, due essentiellement à l'évolution du nombre de places et non au coût des places, ces dernières n'étant pas plus chères. On peut penser que la commission conseille le gouvernement sur des données qui sont à tout le moins problématiques », précise Philippe Hurteau.

Les coupes dans les centres de la petite enfance font mal, très mal. « Les ressources pour les enfants qui ont des besoins particuliers sont les premières à en faire les frais. Qu'en est-il alors de l'égalité des chances, qui était au cœur du développement des services de garde publics au Québec ? », s'insurge Valérie Grenon.

Des services plus que rentables

Pourtant des études démontrent que les services de garde publics sont rentables. « L'économiste Pierre Fortin a fait la démonstration que chaque dollar dépensé rapporte 1,47 $ à l'État. En plus de contribuer au développement optimal des enfants et à leur réussite future, les services de garde régis et subventionnés ont aussi permis à des milliers de femmes d'accéder au marché du travail. Ce réseau représente une grande richesse pour le Québec. Il est une source d'égalité des chances qui fait l'envie ailleurs au Canada et dans le monde », conclut Julie Pinel.


1 Commission de révision permanente des programmes présidée par Lucienne Robillard.