Centrale des syndicats du Québec (CSQ) - Single

Claude Girard, Conseiller CSQ aux communications

Des gouvernements liés aux intérêts des multinationales

5 octobre 2015

Jacques B. Gélinas, essayiste et conférencier

Jacques B. Gélinas, essayiste et conférencier

« La signature du premier accord de libre-échange Canada – États-Unis a permis la montée de l'idéologie néolibérale au sein de nos gouvernements, une idéologie faisant peser une lourde menace sur notre environnement, nos services publics et notre démocratie. Les accords économiques et commerciaux qui ont suivi ont confirmé l'abdication du pouvoir politique au profit de la puissance économique. En d'autres termes, les gouvernements sont désormais au service du marché plutôt que des citoyennes et citoyens. »

Sociologue, essayiste et conférencier, Jacques B. Gélinas a publié, aux éditions Écosociété, Le néolibre-échange, L'hypercollusion business-politique. Cet essai démontre avec de nombreux faits à l'appui comment le monde des affaires a réussi, au cours des trente dernières années, à subordonner nos États à sa volonté, de même que nos populations, dont les intérêts sont désormais soumis aux diktats du dieu-marché. Nouvelles CSQ a rencontré l'auteur.

« L'ex-président américain Ronald Reagan et le premier ministre canadien Brian Mulroney ont parti le bal en signant, en 1988, l'Accord de libre-échange Canada – États-Unis (ALE). Quatre ans plus tard, Mulroney remettait ça en signant, avec Bush père et Salinas de Gortari, l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). Ces deux ententes ont servi de modèles aux multiples accords négociés par la suite, tous sans exception, dans le plus grand secret, officialisant ainsi une hypercollusion entre le monde des affaires et les gouvernements signataires. Et dans chaque cas, cela s'est fait au préjudice d'un tiers, qui est la population et le bien commun », explique Jacques B. Gélinas.

S'il y a toujours eu des histoires de collusion entre les milieux d'affaires et la classe politique, jamais les deux groupes n'avaient osé aller aussi loin. « Un dangereux précédent pour la démocratie venait d'être créé. Pour la première fois, des chefs d'État et de gouvernement consentaient, par contrat, à partager le pouvoir avec de puissants intérêts économiques. Non seulement on institutionnalisait la collusion dans des traités, mais on la rendait, par le fait même, transmissible d'un gouvernement à l'autre, d'une génération à l'autre. »

Des gouvernements liés par les chaînes du néolibéralisme

Jacques B. Gélinas précise que Brian Mulroney nous a légué un lourd héritage politique, celui de gouvernements élus avec les mains liées par le néolibéralisme et sans volonté aucune de briser ces chaînes.

« Voilà pourquoi les gens ont l'impression que la politique, c'est du pareil au même. Ils ont beau changer de gouvernement, les choses continuent comme avant parce que le nouveau gouvernement doit, lui aussi, obéir à la règle d'or du néolibéralisme, soit la suprématie du marché sur le politique. Depuis 30 ans, nous sommes dirigés par une nouvelle classe politique, décrochée de sa base sociale, qui s'est laissée corrompre par les grands intérêts économiques. Et c'est vrai pour tous les partis politiques. »

L'auteur ne nie pas que l'on puisse voir surgir, à l'occasion, des élus plus progressistes. Mais ils se retrouvent rapidement en conflit avec leur propre gouvernement, obligés de démissionner pour demeurer fidèles à leurs valeurs ou de faire des compromis pour assurer leur bien-être personnel. Il arrive également que l'élu choisit de demeurer en poste, se donnant comme mission de changer son gouvernement de l'intérieur. Une tâche qui ne tarde pas à s'avérer utopique.

« À force de contraindre notre conscience, elle finit par s'atrophier. C'est le cas de bien des politiciens qui ont fini par s'accommoder de servir des intérêts économiques plutôt que ceux des gens qui les ont élus. Voilà le type de politiciens que nous avons aujourd'hui », déplore-t-il.

Au service du marché plutôt que de la population

Le sociologue croit que le gouvernement de Philippe Couillard est un bel exemple d'élus qui ont renié la population pour servir le marché. « La population n'a jamais voté pour les abolitions de services et d'organismes dans les régions, pour les coupes en éducation et dans d'autres secteurs. En campagne électorale, Philippe Couillard tenait un tout autre discours. Mais depuis qu'il est au pouvoir, l'idéologie libérale guide désormais ses actions. Et il est aidé, en cela, par son président du Conseil du trésor, Martin Coiteux, un vrai néolibéral celui-là, convaincu de la suprématie du marché sur le politique. »

Le pouvoir de poursuivre des gouvernements

Selon Jacques B. Gélinas, le récent Accord économique et commercial global (AECG), négocié par Stephen Harper avec l'Union européenne, affaiblira la capacité des provinces et des municipalités à s'approvisionner localement. De plus, il permettra aux entreprises basées au Canada et en Europe de poursuivre les gouvernements si elles jugent que les politiques publiques nuisent à leur capacité à faire des profits.

« La cupidité est partout, à commencer par des dirigeants qui se paient des salaires et des primes faramineuses, à la tête d'entreprises qui n'ont jamais assez de profits. Au début des années 1980, cette classe d'affaires, disposant d'importantes liquidités, cherchait de nouveaux marchés où investir. Les frontières entre des États étaient désormais vues comme des obstacles à leurs ambitions. Il fallait impérativement éliminer ces barrières. »

Des élus qui ont signé leur propre abdication

Le libre-échange de deuxième génération a pour particularités la suppression des barrières non tarifaires (notamment en matière de politiques sociales et environnementales) et l'élargissement de la notion de commerce. En signant ces accords, les gouvernements s'obligent à se soumettre à quatre règles incontournables : la déréglementation, la privatisation, la libéralisation et la flexibilité du travail.

« Les lobbies d'affaires souhaitaient la fin de l'État social au profit d'un État fort, à la défense de leurs droits illimités d'appropriation et d'accumulation. En d'autres mots, ils voulaient une démocratie faible dans un État fort. Et ils y sont parvenus en amenant les élus à signer eux-mêmes leur propre soumission, et celle de leur population, à leurs intérêts économiques. C'est ce qu'ils ont fait dans des accords de libre-échange négociés derrière des portes closes, à l'insu des élus et des citoyens. »

Prisonniers de leur signature, nos gouvernements n'ont eu d'autre choix que de mettre au rancart l'État-providence et sa mission de redistribution équitable de la richesse, se concentrant désormais sur la création de conditions favorables au néolibéralisme, à l'enrichissement d'une petite élite au détriment du reste de la population.

La suite de cette grande entrevue sera publiée dans la prochaine édition de Nouvelles CSQ.