François Beauregard
Chroniqueur

Les artisans de l’école et du cégep numériques

17 octobre 2014

Sylvain Bérubé, enseignant en français à l'école secondaire de Rochebelle, SEDR

Sylvain Bérubé, enseignant en français à l'école secondaire de Rochebelle, SEDR

Les technologies de l'information et des communications (TIC) font maintenant partie de l'univers quotidien des jeunes. Ces nouveaux outils ont un impact tangible sur leur façon de communiquer entre eux et d'appréhender le monde. Dans les écoles et les cégeps, des membres du personnel enseignant et professionnel se sont donné comme défi de montrer aux jeunes qu'avec ces outils, on peut faire autre chose que de s'amuser. Rencontres avec des personnes engagées et inspirantes qui racontent leurs expériences pour moderniser l'enseignement.

Sylvain Bérubé a commencé à utiliser les TIC dans son enseignement il y a sept ans environ. Il se définit lui-même comme un passionné des nouvelles technologies et de l'apprentissage. Il tente, malgré des moyens souvent limités, d'inclure ces outils dans ses cours afin, dit-il, « de former la relève de demain avec des moyens d'aujourd'hui, tout en ayant en tête de ne pas intégrer tous azimuts n'importe quels outils n'importe comment ».

Pour celui qui a participé à plusieurs comités et travaux de recherche, il est évident que la technologie change les façons d'enseigner. Toutefois, le lien humain demeure fondamental, et la pédagogie doit primer.

Développer des compétences informationnelles

Cet enseignant en français à l'école secondaire De Rochebelle, membre du Syndicat de l'enseignement des Deux Rives (SEDR), dresse un bilan positif de l'intégration des TIC dans son enseignement, et ce, même s'il considère que tout n'est pas parfait dans la sphère de l'école numérique. Selon lui, quand on se sert des technologies en classe, on favorise la communication avec les jeunes.

« Pour plusieurs, c'est une source de motivation, car on utilise des outils qui font partie de leur univers. De nos jours, nous sommes submergés d'information. Il faut apprendre aux élèves à en faire le tri et à vérifier la fiabilité des sources consultées. Il y a donc des compétences informationnelles qu'il faut impérativement développer chez eux pour leur permettre de bien fonctionner dans la société. »

S'informer, apprendre et se développer

Tout ça, c'est bien intéressant, mais ces outils ne peuvent-ils pas devenir des gadgets qui sont autant de sources de distraction ? « Mon rôle d'enseignant, c'est de leur montrer qu'on peut faire autre chose que du pur divertissement avec les technologies : on peut s'informer, apprendre et se développer sur les plans personnel et professionnel. »

Pour en arriver à ce résultat, Sylvain Bérubé a élaboré de nombreux projets. Deux d'entre eux lui tiennent particulièrement à cœur : les blogues et l'écriture collaborative. Pour réaliser cette dernière, il utilise la plateforme Etherpad, un éditeur de texte libre fonctionnant en mode collaboratif et en temps réel, qui permet à plusieurs personnes de partager simultanément un texte en cours d'élaboration. Quant aux contributions de chacun, elles sont clairement identifiées et elles apparaissent immédiatement sur l'écran de toutes les participantes et de tous les participants.

« C'est intéressant, car en consultant l'historique d'élaboration du document, je peux constater les forces et les faiblesses de mes élèves et, ainsi, mieux mesurer l'effort de chacun dans le travail collectif », précise-t-il.

Lui-même blogueur (sylvainberube.com), il a aussi créé un espace blogue où ses élèves rédigent, entre autres, des textes descriptifs et des lettres d'opinion. Les jeunes y réalisent aussi des travaux d'écriture à relais, un exercice qu'il trouve particulièrement intéressant pour stimuler la créativité.

Afin d'évaluer l'impact de l'utilisation des blogues sur le développement des habiletés d'écriture des élèves, Sylvain Bérubé collabore d'ailleurs avec des chercheurs du Centre de recherche et d'intervention sur la réussite scolaire (CRIRES).

Enseignant autodidacte sur le plan technologique, il a parfois recours aux formations et à l'expertise des conseillères et conseillers pédagogiques du Réseau pour le développement des compétences des élèves par l'intégration des TIC (RÉCIT), des gens qui font un travail qu'il apprécie grandement. En effet, les enseignantes et enseignants qui sont moins habitués aux nouvelles technologies peuvent compter sur ce réseau d'une centaine de personnes, réparties dans toutes les régions du Québec, pour les soutenir dans leurs efforts d'intégration des technologies dans leur enseignement.

Soutenir les efforts d'intégration des TIC dans l'enseignement

François Rivest, conseiller pédagogique en intégration des technologies au service local du RÉCIT, Commission scolaire de la Pointe-de-l'Île dans l'est de MontréalFrançois Rivest est l'un de ces conseillers pédagogiques en intégration des technologies au service local du RÉCIT à la Commission scolaire de la Pointe-de-l'Île dans l'est de Montréal. Il est actif dans ce réseau depuis dix ans. Son travail de conseiller comporte plusieurs volets tels que la formation, l'accompagnement, le réseautage, la recherche et le développement.

De tous les aspects de sa tâche, c'est l'accompagnement qui le passionne le plus : « Quand je vais dans les écoles, je rencontre des gens formidables qui sont complètement investis dans leur métier. C'est fantastique ! Ces personnes me permettent momentanément d'entrer dans leur ‟intimité professionnelle". C'est un privilège. »

François Rivest ne se présente pas comme un expert qui vient dire aux gens comment faire leur travail ; c'est même tout le contraire. « Je me considère non pas comme un spécialiste des technologies, même si j'en maîtrise plusieurs, mais plutôt comme un sherpa qui accompagne les gens dans leur expédition technologique, afin de leur permettre d'arriver aux sommets qu'ils souhaitent atteindre dans leur pratique professionnelle. Mon principal instrument de travail, ce n'est pas la technologie, c'est la relation que j'entretiens avec mes collègues qui me permet de les soutenir dans la réalisation de leurs propres objectifs », précise-t-il.

Favoriser l'implantation de mesures d'aide pour les élèves en difficulté

François Rivest porte aussi un grand intérêt aux élèves handicapés ou en difficulté d'adaptation ou d'apprentissage (EHDAA). Pour cet ex-enseignant en histoire, membre du Syndicat des professionnelles et professionnels du milieu de l'éducation de Montréal, ce n'est pas parce que quelqu'un peine à lire ou à écrire qu'il est forcément moins intelligent : « Il existe des outils technologiques performants pour faciliter sa réussite ; il ne faut donc pas hésiter à y recourir. »

Depuis trois ans, il coordonne un comité TIC EHDAA avec des directions d'école, des orthophonistes et des orthopédagogues dont le but est de favoriser l'implantation de mesures d'aide pour ces élèves.

« Ce comité joue un rôle important, non seulement pour coordonner les actions des divers intervenants, mais aussi pour faire progresser les mentalités et apaiser les craintes légitimes du personnel relativement aux nouvelles technologies. C'est important de prendre soin des personnes qui se sentent bousculées par les technologies quand on veut implanter le changement de façon ordonnée. »

Solliciter la collaboration d'une multitude d'acteurs

Ce récipiendaire du prix Chapo 2013 de l'Association québécoise des utilisateurs de l'ordinateur au primaire et secondaire (AQUOPS) mène aussi une recherche-action sur l'utilisation des TIC par les conseillères et conseillers pédagogiques au secondaire. Pour lui, il est indispensable que l'ensemble de ces personnes développe une expertise en matière d'intégration des TIC en classe.

« L'ampleur des changements que l'école numérique est appelée à connaître dans les années à venir ne peut reposer sur une poignée de spécialistes : elle exige la collaboration d'une multitude d'acteurs », estime-t-il.

Quand on demande à François Rivest si les TIC vont venir à bout du désintéressement et de la paresse de certains élèves à l'égard de leurs études, il répond, philosophe : « La paresse est trop souvent une tranquille façade qui cache le tragique et l'absurde de ce qu'on croit perdu d'avance. Ne rien faire peut conforter certains en leur donnant l'illusion de se prémunir contre l'échec, mais s'ils disposaient des outils dont ils ont besoin pour surmonter leurs difficultés, ils seraient eux-mêmes surpris des résultats... »

François Rivest a une grande confiance dans la capacité de tous les jeunes de se réaliser pleinement. Selon ce professionnel au langage imagé, les élèves en difficulté ont maintenant accès à la normalité et peuvent se servir de la technologie tout comme son grand-père se servait des bretelles : « Ça ne le rendait pas plus beau ou plus fort qu'un autre : ça ne faisait que lui libérer les mains pour lui permettre de bâtir sa vie. » N'est-ce pas l'une des missions de l'école : permettre aux élèves de bâtir leur vie sur une solide formation ?

Préparer des exercices interactifs au collégial

Dans les cégeps, de multiples expériences d'intégration des TIC se mènent dans des disciplines très variées avec des résultats souvent convaincants. Ian Murphy, membre du Syndicat des enseignantes et enseignants du Cégep de Drummondville, enseigne la guitare classique. Il trouve particulièrement utile le iPad pour les cours moins appréciés des jeunes et plus difficile à réussir, comme le solfège et la formation auditive.

« Travailler avec une tablette numérique, c'est génial, car cela permet à l'étudiante ou l'étudiant de s'enregistrer, de s'écouter et d'apprendre sur lui-même. Pour le iPad, il existe des centaines d'applications de qualité très abordables. »

Il sait de quoi il parle, puisqu'il a lui-même développé, avec l'aide de collègues de son département et l'appui de son collège, plusieurs livres électroniques (eBooks) proposant des exercices interactifs.

Individualiser l'enseignement

Quand on lui demande si l'utilisation de la technologie alourdit sa tâche, il répond sans hésiter que cela entraîne une nette surcharge de travail au début du processus d'implantation. Toutefois, l'impact sur les apprentissages des étudiantes et étudiants est suffisamment significatif pour le motiver à poursuivre dans cette direction.

« La technologie me permet d'individualiser mon enseignement. Avec certains, je travaille le rythme – particulièrement s'ils ont une faiblesse à ce niveau – pendant que d'autres travaillent les accords ou les intervalles. La technologie facilite la gestion de ma classe et ouvre d'infinies possibilités dans mon enseignement. C'est aussi motivant pour l'enseignant que pour les étudiantes et étudiants », note-t-il.

Puisqu'il avait l'intention de demander aux jeunes de se procurer un iPad pour les cours de musique, il voulait que son projet de livres numériques démarre vite et bien : « Deux collègues, Carol LaVack, conseillère pédagogique au Service du développement pédagogique, et Sylvain Marcotte, coordonnateur du Département de musique, m'ont aidé à déposer un projet pour me libérer d'une partie de ma tâche d'enseignement afin que je puisse me consacrer à la production des eBooks. C'était vraiment super ! »

Malgré cela, il considère que ce projet a exigé de lui beaucoup de bénévolat. Toutefois, quand il voit les résultats de ses efforts et de ceux de ces collègues, il estime qu'il est récompensé. « Pour entreprendre une telle aventure sur le plan technologique, il faut accepter de changer de culture, il faut s'engager et, surtout, il ne faut jamais oublier qu'on est là pour les élèves avant tout », analyse-t-il.

IIan Murphy, enseignant de guitare classique, Syndicat des enseignantes et enseignants du Cégep de Drummondvillean Murphy n'est pas le seul enseignant de cégep à pouvoir bénéficier du soutien des conseillers pédagogiques, car dans la province il y en a plusieurs qui sont regroupés dans le Réseau des répondantes et répondants TIC (REPTIC). Ils forment une communauté de pratique ayant pour mandat de faciliter l'intégration des TIC dans les apprentissages. Lisa Tremblay est membre de ce réseau. Elle est conseillère pédagogique en technologie de l'information et des communications au Collège Ahuntsic depuis dix ans.

Développer une éthique numérique

Dans son travail, Lisa Tremblay offre un accompagnement au personnel enseignant afin d'intégrer les technologies en classe. Elle travaille donc avec des équipes d'enseignants sur l'intégration d'habiletés TIC pour les jeunes dans les programmes d'études, en se basant sur les travaux des REPTIC liés au Profil TIC des étudiantes et étudiants. Ce profil leur donne une base d'habiletés technologiques les préparant à l'université, au marché du travail et à la vie de tous les jours.

Pour cette philosophe de formation, membre du Syndicat des professionnelles et professionnels du Collège Ahuntsic, l'une des compétences importantes à développer chez les jeunes adultes, c'est la conscience de leur image numérique. Elle participe d'ailleurs au projet Mon image Web, qui fait la promotion d'une éducation numérique – désormais fondamentale – dans notre société.

« De nos jours, il est indispensable de sensibiliser les jeunes à leur empreinte numérique, laquelle peut avoir de graves répercussions, tant sur leur vie personnelle que sur leurs activités professionnelles futures. Il est essentiel de leur montrer l'importance de protéger non seulement leur propre vie privée, mais aussi celles des autres. De plus, il faut leur enseigner l'importance de respecter les droits d'auteur. »

Prendre connaissance des contenus de formation à son rythme

Lisa Tremblay, accompagnement du personnel enseignant afin d'intégrer les technologies en classe, Syndicat des professionnelles et professionnels du Collège Ahuntsic

Lisa Tremblay croit que la technologie ouvre de nouveaux horizons puisqu'elle permet, notamment, d'intégrer ou de faciliter l'intégration de nouvelles méthodes d'enseignement, comme la classe inversée. Sans être une panacée, cette dernière, par exemple, semble être une voie prometteuse. Dans ce mode d'enseignement, la théorie est vue à la maison, souvent sous forme de vidéos, et les exercices pratiques sont complétés en classe.

« Avec la classe inversée, les élèves peuvent prendre connaissance des contenus de formation chez eux, à leur rythme, ce qu'ils ne peuvent généralement pas faire dans un enseignement de type magistral. Mais le plus intéressant, c'est que le temps ainsi libéré permet à l'enseignant d'individualiser ses interventions en classe et de vérifier la compréhension des étudiants. »

Lisa Tremblay, Sylvain Bérubé, François Rivest et Ian Murphy sont tous des passionnés des technologies, non pas pour ce qu'elles sont en elles-mêmes, mais pour les nouvelles possibilités qu'elles offrent : moderniser l'enseignement et faciliter l'apprentissage. Tout comme des artisans qui peaufinent leur œuvre avec d'infinies précautions, ils travaillent patiemment, avec une conviction contagieuse, à l'avènement de l'école et du collège numériques de demain.