Fiche 7

La mystification entourant la dette du Québec

6 juin 2012

« La dette était de 111,5 milliards en 2004 ; elle était rendue il y a quelques jours à 245 milliards et elle augmente de 11,3 milliards par année [...]. Les Québécois sont parmi les plus endettés des peuples, mais ils nagent dans le bonheur ! Pour l'instant. Car les seuls intérêts à payer sur la dette nous étouffent toujours un peu plus. Le service de la dette atteignait 7,8 milliards $ dans le budget de l'an dernier. Il est devenu le troisième poste budgétaire en importance [...]. L'avenir est sombre. » J. Jacques Samson1

La dette publique est le royaume de la désinformation comme l’illustre tristement l’extrait ci-dessus truffé de faussetés, de demi-vérités et de distorsions. Il faut dire que ce sujet complexe se prête bien à toutes les manipulations.

D’emblée, l’auteur de la citation amalgame deux définitions de la dette : la dette brute du gouvernement du Québec et la dette totale du secteur public, en comparant les données se rapportant à l’une avec celles de l’autre. Cela revient à comparer des pommes avec des oranges. D’abord, les 111,5 milliards de 2003 ont été révisés depuis à 129 milliards, correspondant à 53,5 % du PIB, à la suite de diverses réformes qui ont élargi le nombre d’organismes inclus dans la comptabilité du gouvernement, avec comme corollaire l’ajout de leurs dettes respectives. En 2011, la dette brute atteint 173,4 milliards, soit 54,6 % du PIB. En ce qui concerne le poids économique, la variation depuis 2003 n’est pas dramatique. Elle s’explique surtout par les effets de la récession.

Quant à la dette du secteur public, elle comprend, outre la dette brute du gouvernement, la dette d’Hydro-Québec et des autres entreprises du gouvernement, des municipalités, des universités autres que l’Université du Québec. La dette du secteur public s’établit à 234,7 milliards en 2011, soit 74 % du PIB. Elle totalisait 178,4 milliards en 2003, soit 73,9 % du PIB. Encore là, le poids économique de la dette ainsi définie n’a guère varié. 

La mystification entourant la dette du QuébecOn aura remarqué notre insistance sur les mesures relatives (en proportion de la taille de l’économie). Les chiffres absolus frappent peut-être davantage l’imagination, mais les chiffres relatifs donnent une meilleure idée de la capacité d’un État à soutenir la dette publique et facilitent les comparaisons.

Soit dit en passant, le chiffre de 245 milliards évoqué provient du « compteur de la dette » inventé par le très néolibéral Institut économique de Montréal (IEDM) dans le but de terroriser les petits enfants. Tant qu’à chercher à impressionner, l’IEDM aurait pu faire le même exercice avec la dette du gouvernement américain qui s’élève à 15 500 milliards de dollars (15 suivi de douze zéros).

En ce qui a trait aux intérêts sur la dette du gouvernement, ils sont passés de 6,7 milliards en 1997-1998 à 7,8 milliards en 2011-2012. La progression en 14 ans a été beaucoup moins forte que celle des revenus du gouvernement. En conséquence, la part des revenus consacrée au service de la dette a diminué de 18,8 % à 11,9 % au cours de cette période. Cette réduction de 6,9 points de pourcentage représente des économies annuelles de 4,8 milliards. Et effectivement, le service de
la dette constitue le troisième poste budgétaire, cela, depuis le tournant des années 1980. Voilà toute une nouvelle !

Si l’état des finances publiques était aussi mauvais que certains veulent le faire croire, le Québec pourrait-il emprunter aux taux avantageux actuels ? Le taux moyen d’intérêt qui s’applique aux emprunts du gouvernement est de 4,6 % pour des échéances moyennes de 11,3 ans. C’est encore loin des 35 % à 45 % exigés par les marchés financiers pour prêter à la Grèce.

Il est vrai que la dette publique augmente, mais ce n’est pas pour payer les « dépenses d’épicerie ». Les quatre cinquièmes de l’accroissement de la dette depuis la fin des années 1990 sont attribuables aux investissements engagés par le gouvernement dans ses entreprises et dans les infrastructures pour remettre en état des équipements collectifs vieillissants. L’autre cinquième s’explique par les déficits encourus ces dernières années en raison de la crise économique, mais aussi par des allègements fiscaux consentis aux particuliers (950 millions en 2008) et aux entreprises (2 milliards découlant de l’abolition de la taxe sur le capital).

Au fond, les exagérations et faussetés colportées sur l’endettement public n’ont d’autre objectif que de justifier des politiques antisociales de diminutions des services publics, soi-disant dans l’intérêt des générations futures. C’est une mystification. La meilleure façon de rendre service à ces générations, c’est encore de bâtir un pays doté de services sociaux, de services éducatifs et de santé de haute qualité, d’équipements collectifs et d’infrastructures développées et bien entretenues qui serviront de fondement social et économique solides pour la croissance future.

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  1. Le Journal de Montréal / Québec, pages Opinions, encart spécial du 13 mars 2012.

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