Discussion entre Lise Payette et Martine Desjardins

29 novembre 2012

Qu'est-ce donc que l'engagement ?

LP C'est la réflexion, la détermination d'objectifs, la conviction de suivre une route qui implique une majorité de la population. C'est le point de départ de quelque chose.
MD Ça part souvent d'une passion. C'est un intérêt, une conviction très profonde, une détermination suivie d'une passion. Il faut être vraiment convaincu lorsqu'on s'engage, car il y a plusieurs sacrifices à faire. Le choix de s'engager a des conséquences. S'engager, ce n'est pas un travail, pas dans la perspective d'accomplir une tâche !
LP Ce n'est pas pour soi qu'on s'engage. C'est pour les autres, la préoccupation d'un ensemble.
MD Les sacrifices sont beaucoup trop grands pour que ce soit juste pour soi. C'est toujours pour l'ensemble de la population.

Pourquoi ces femmes s'engagent-elles ?

LP Pour changer le monde.

Les deux femmes se regardent et partent à rire spontanément.

MD Une dose d'idéalisme et d'une belle naïveté.

Martine rit encore.

LP J'ai eu la route que j'ai eue. J'ai abandonné de gros succès pour ensuite me retrouver devant rien. Volontairement, librement, j'ai passé à autre chose.

Madame Payette fait référence ici à son émission de télévision Appelez-moi Lise fort populaire à l'époque.

MD C'est exactement ce qui m'est arrivé. J'ai laissé tomber mon doctorat, ma bourse d'études, j'ai tout annulé parce que je croyais fermement qu'on allait y arriver. La cause était beaucoup plus importante que ce que j'aurais pu vivre au doctorat.
LP Ce qui est extraordinaire, c'est qu'on en sort presque toujours gagnante. Je crois qu'on en sort vraiment enrichie dans notre personne.
MD L'engagement donne une certaine compétence qu'on n'apprend pas sur les bancs d'école. Lorsqu'on s'engage, on apprend beaucoup plus.
LP On reste ouverte surtout.
MD L'engagement commande une certaine ouverture, car sans ça on n'y arriverait pas. C'est peut-être pour ça qu'on ne le fait pas pour soi. L'ouverture, on ne peut la vivre qu'avec les autres.

On ne peut rien faire seul. Comment convaincre les autres de s'engager avec nous ?

LP On est dans une période où c'est plus facile pour les femmes de s'engager. Elles arrivent à une sorte de maturité (s'adressant à Martine). La surprise a été de voir votre façon de fonctionner comme femme à l'intérieur de ces groupes-là. Les exigences que vous avez eues, que vous avez imposées. C'est une immense progression par rapport à ce que nous avons connu. Les femmes d'aujourd'hui ont plus de maturité que les hommes.
MD Je rejoins ce que vous dites. Je crois qu'il va y avoir un engagement différent de la part des jeunes et des femmes, un engagement plus profond.
LP Le fait que des hommes ont senti le besoin de se regrouper pour appuyer une femme première ministre, je ne pensais pas voir ça de mon vivant. Je fais terriblement confiance aux femmes, à leur proposition de faire de la politique autrement, de faire TOUT autrement.
MD Il ne suffit pas d'en parler, mais de le faire ! J'ai suggéré à des politiciens d'arrêter d'en parler et de le faire. Je pense que c'est ça le renouveau dans l'engagement, faire autrement. Il va y avoir un désengagement de certains, mais les jeunes apporteront un renouveau dans l'engagement.
LP Pourvu qu'ils ne se perdent pas. Sinon, le risque, c'est que ça va prendre du temps avant qu'ils en reviennent.
MD Oui. Surtout si l'on ne s'implique pas dans les bonnes instances. Ma peur, c'est qu'il y ait un effet contraire, de se désengager, de délaisser les lieux de décision pour recréer autre chose. On ne peut pas tout simplement faire table rase et nier ce qui a été fait avant. Maintenant, il faut retravailler notre engagement pour changer des choses. On ne veut pas tout recommencer.
LP Les femmes savent mieux le faire que les hommes. Ce que j'ai appris en politique, c'est de passer le flambeau.
MD Tout ce qui se passe aux différents paliers institutionnels amène un risque de désengagement des nouvelles générations qui voient dans ces instances une impossibilité de changer quoi que ce soit dans un système corrompu.

Pensive.

 

Un moment historique dans la vie de Lise Payette

Mais, s'investir n'est-ce pas en soi un changement ? Peut-être que les femmes seront capables de changer des choses.

LP Elles apportent une sorte d'espérance. Si l'on est capables de transmettre de l'espoir, de ne pas semer plus de découragement.
MD Pour que les gens s'engagent, il faut de l'espoir, croire qu'il peut y avoir quelque chose de mieux.

Elles s'enflamment. Leurs yeux brillent.

LP Je souhaite que les femmes prennent le pouvoir. Les femmes possèdent ces vérités-là en elles, et l'on ne leur avait pas donné la possibilité de s'exprimer, de le réaliser.
MD C'est une bataille constante. Quand on continue de s'engager, c'est qu'il y a du changement. Ce n'est peut-être pas le changement attendu, mais on doit continuer.
LP Ce qui est extraordinaire, c'est que les étudiants se sont accrochés et ont réussi à faire sortir les gens dans la rue.
MD On a semé de l'espoir, mais aussi de l'indignation. Il faut d'abord réaliser qu'il y a un problème pour s'engager. L'engagement nécessite une forme d'indignation et une volonté de changer les choses. Il faut suggérer qu'on est capables d'y arriver, d'y croire, peu importe le prix. C'est ce qui pousse les gens à s'engager.
LP Ce printemps érable aura permis un premier niveau de conscience.
MD Un peu d'espoir aussi. Les gens vivaient dans un cynisme, un désengagement. On sentait peu de possibilités de se battre et d'avoir gain de cause. Maintenant, est-ce qu'on doit sortir chaque fois dans la rue ?
LP Ça dépend pourquoi. On le voit beaucoup en Europe où les gens n'ont plus de travail. Quand ça commence à faire mal personnellement, les gens n'ont d'autres choix que de s'engager et de sortir dans la rue.
MD L'engagement, c'est aussi faire des choix et être en confrontation. Au Québec, on n'aime pas ça la confrontation.
LP Il ne faut pas qu'il y ait de chicane ! Pourtant, j'ai beaucoup aimé voir trois générations ensemble dans la rue. Ça faisait longtemps qu'on n'avait pas vu ça au Québec. C'était beau.
MD Ils avaient la volonté d'exprimer haut et fort les valeurs auxquelles ils croyaient.
LP Les syndicats doivent être des porteurs d'espoir. Ils doivent assumer des idées, les défendre. Il faut qu'ils aillent vers les gens qui n'ont rien, aucune sécurité d'emploi ni de revenus et bientôt, ni de retraite. Les syndicats doivent s'occuper de ceux qui gagnent moins.
MD Ce qui est différent avec les étudiants, c'est qu'on n'a plus rien à perdre. On leur a parlé d'endettement, de famille, de parents, d'emploi, de régime de retraite. Si on leur avait simplement dit qu'ils allaient payer moins cher, il n'y aurait pas eu d'engagement. C'était maintenant ou jamais. Chaque coup que tu laisses aller, tu le paies longtemps.
LP Les syndicats ne sont pas intervenus assez fort auprès de leurs membres concernant les problèmes de notre société. Je sais, c'est un jugement sévère.
MD

Lorsqu'on se pose des questions pour changer des choses, c'est un risque. À la FEUQ, on a préféré mettre de l'avant le message malgré les risques que ça comportait. Cela a permis un engagement beaucoup plus profond en favorisant la cause.

Il faut aller chercher l'indignation chez les gens. Il faut être capable de dépasser les structures pour la cause. C'est difficile, c'est certain. À long terme, c'est la bonne chose à faire. Sinon, on s'excuse à l'avance de crier. On a tellement peur de déranger, qu'on ne dérange plus.

LP Les femmes, c'est là pour chialer sans déranger.

Encore un fou rire complice ! Elles sont décidément faites l'une pour l'autre en matière d'engagement !

MD Il faut cesser de prêcher aux convaincus. Aux assemblées générales, ce sont toujours les mêmes qui se présentent. Il faut aller chercher les autres qui ne viennent pas.

Pourquoi se sont-elles engagées au fait ? Est-ce par intérêt personnel ou carrément par intérêt collectif ?

LP Je suis issue d'une famille pauvre du quartier Saint-Henri avec toutes les difficultés que vous imaginez. Mon engagement vient de là, faire en sorte que toutes les personnes qui vivent la même chose que j'ai vécue aient la chance de réussir dans la vie. Vous voyez ? L'intérêt personnel et l'intérêt collectif se rejoignent ! L'un nourrit l'autre. Mon choix a été de ne pas le faire juste pour moi, mais aussi d'embarquer les autres et de préparer la relève.
MD On vit souvent des moments difficiles quand on s'engage. C'est certain qu'on ne le fait pas seulement pour les autres, mais aussi un peu pour soi.

Les leaders étudiants au printemps 2012

Mmmmm. Elles parlent de sacrifices. Ont-elles trouvé des trucs pour concilierengagement avec famille et amis ?

LP Il faut ménager sa vie personnelle pour rester vivante. Il y a eu des périodes où je devais m'occuper de moi et de ma gang. Tout est dans le dosage. C'est très difficile, surtout quand on est face à des choix où l'on ne sait pas doser.
MD J'arrive difficilement à trouver mon dosage. Je commence à émerger.
LP Ce qui est important, c'est l'entourage qui nous permet de garder les deux pieds au sol et de ne pas s'égarer. C'est essentiel. Ce sont les gens qui nous connaissent bien qui peuvent nous ramener.
MD Lorsque j'étais en plein conflit étudiant, je n'arrivais pas à le faire. Je n'avais même pas une minute pour moi. J'avoue que j'étais prête à faire tous les sacrifices possibles. Maintenant, je commence à avoir un certain recul et à faire certains compromis.
LP Il y aura d'autres moments comme ça et ensuite, une accalmie entre les deux.
MD La prochaine fois que cela arrivera, je serai plus à même de concilier vie personnelle et engagement.
LP Mais ça pèse tout de même dans la vie personnelle. Ce qu'on a sur le plan personnel, on ne veut pas le laisser partir. J'ai déjà refusé des choses, car ma vie personnelle risquait d'y passer.
MD Je me donne le droit d'être en apprentissage dans cette conciliation engagement et vie personnelle. Mais en même temps, ça prend des proches compréhensifs et qui croient en nous.
LP Ça prend des gens qui achètent ton rêve. J'ai sacrifié des choses. J'ai fait des choix, pris des risques. Il y a des matins où je me levais et il fallait que je fasse MON ménage avant de faire LE ménage. On doit faire en sorte que tout devienne positif.

NDLR Nous ne vous avons rapporté ici que les éléments principaux de leur discussion. Mais ô combien de réflexions, de complicités, de confidences l'une envers l'autre ont meublé ces deux heures d'échange. Les deux femmes se sont chaleureusement dit au revoir en se promettant de reprendre la discussion. L'engagement, c'est aussi ça ; la rencontre et les échanges avec des gens formidables !