Déclaration du Réseau des femmes CEQ

Écoutez...

Nous sommes l'un des deux sexes fondateurs de l'Humanité. Nous ne sommes pas une menace, nous sommes la vie. Pourtant, nous sommes trop souvent traitées comme un mal nécessaire, mises à part et maintenues en situation de survie. Nous sommes trop souvent traitées comme des êtres qui ont moins de valeur, alors que nous sommes un trésor dont on refuse les richesses. À l'échelle de l'Histoire, nos existences valent-elles vraiment moins que celles des hommes? À l'échelle du Dow Jones, notre travail vaut-il vraiment moins que celui des hommes?

Écoutez...

Nous sommes plus de trois milliards de femmes sur la Terre. Nous sommes plus de trois millions et demi de femmes au Québec. Chacune d'entre nous est unique, reliée à toutes les femmes et à tous les êtres, petits, grands, performants ou indigents. Il nous sera toujours impossible de nous battre pour nous seules. Quand nous marchons contre la pauvreté, c'est contre la pauvreté de toutes les personnes, contre la pauvreté de plus d'un million de personnes chez nous, parmi lesquelles il y a beaucoup de femmes et leurs enfants; contre la pauvreté absolue d'un milliard trois cent millions de personnes dans le monde, parmi lesquelles il y a 70 % de femmes. Quand nous marchons pour la paix, nous marchons contre les 75 conflits armés qui déchirent actuellement notre planète, contre les 750 milliards de dollars investis dans la guerre chaque année, contre les centaines de milliers de morts inutiles, hommes, femmes et enfants, contre les viols systématiques des femmes dans chacune de ces guerres.

Mais de toutes les guerres, c'est la guerre entre l'Être et l'Avoir qui est la plus pernicieuse. Cette guerre que l'Avoir est en train de gagner au prix de la mort de l'âme et de la pensée. Cette guerre où les femmes luttent du côté de l'Être, elles qui possèdent si peu. Pourtant, l'être et l'avoir, comme le soleil et la pluie, sont deux forces nécessaires qui doivent vivre en équilibre.

Écoutez...

Nous ne sommes pas nées d'hier. Dans l'Histoire, il a fallu nous battre simplement pour être, simplement pour nous faire reconnaître comme personnes. Il fut un temps où les femmes n'étaient même pas recensées. Il a fallu nous battre pour faire reconnaître que nous avions une âme, puis un cerveau. Il a fallu nous battre pour être reconnues comme citoyennes. Au Québec, nous n'avons eu le droit de voter qu'au milieu du XXe siècle. Et c'est seulement à la fin de ce siècle que la violence envers les femmes a été reconnue comme une violation des droits humains.

Écoutez...

La mondialisation, pour nous, c'est de savoir que la violence contre les femmes, la solitude et l'isolement sont le lot de toutes les femmes du monde. Que dans le monde, les femmes et leurs enfants sont 80 % de toutes les personnes réfugiées ou déplacées. Que dans le monde, le salaire des femmes est inférieur de 10 % à 40 % à celui des hommes. Que dans le monde, il n'y a que 12 % de femmes dans les parlements. Que dans le monde, aucune société ne donne les mêmes chances aux femmes qu'aux hommes. Que plus des trois quarts du revenu mondial appartiennent à un quart de la population, blanche et masculine. Ce ne sont pas les féministes qui le disent, c'est l'O.N.U. Pourtant, nos luttes sont celles de tout le monde. La cause des femmes, c'est la cause des gens, dit Marie Cardinal. La mondialisation, pour nous, c'est l'échelle de nos luttes, femmes du Nord et femmes du Sud, instruites ou analphabètes, jeunes ou vieilles, riches et pauvres.

Écoutez...

En 1997, on parle de l'égalité des femmes comme si elle était acquise, réelle. C'est une vaste supercherie, la plus formidable fiction jamais propagée. Il y a toujours un large fossé entre les lois et la réalité. Jusqu'où faudra-t-il aller, que faudra-t-il crier, que faudra-t-il faire maintenant pour qu'on daigne nous traiter en égales, non seulement en paroles mais dans la réalité? C'est là le véritable enjeu d'une démocratie à inventer. La démocratie n'est ni un jeu, ni un mot magique. Avec le taux d'exclusion sociale que nous vivons en ce moment, il n'y a plus de démocratie. Elle est une chimère que l'on cherche à faire exister en répétant son nom dans toutes les phrases.

Écoutez...

Nous avons tout essayé. Nous avons demandé timidement, nous avons demandé poliment, s'il vous plaît, nous avons demandé plus fermement, pour réaliser des petits progrès, à chaque fois. Il a fallu une mobilisation colossale pour arracher des concessions en faveur de la moitié de l'humanité et ses enfants. Il a fallu faire la plus grande révolution pacifique de l'histoire de l'Humanité pour obtenir des gains qui restent toujours fragiles.

Nous venons d'un monde récent où il n'y avait pas de garderies, pas de congés de maternité, pas de divorces, pas de contraception, pas d'avortements, aucune égalité des salaires. Tous ces gains ont été faits par les femmes. Les pouvoirs politiques n'y pensent jamais tout seuls. Tous ces gains doivent être préservés par les générations de femmes et d'hommes à venir. Parce que rien de ce que les femmes gagnent n'est jamais acquis. Il faut continuer de monter la garde jour et nuit. Quelle énergie nous perdons à vaincre les résistances. Quel temps nous gaspillons. Cinquante ans de luttes pour avoir le droit de vote. Cinquante ans de luttes pour pouvoir écrire dans la loi « À travail égal, salaire égal ». Même chez nous, à la CEQ, il nous a fallu attendre vingt ans pour qu'un programme d'accès à l'égalité syndicale soit adopté, en 1994.

Le temps des femmes se mesure toujours à l'interminable. Un an est un siècle. Ce temps dont nous aurions besoin pour créer, pour contempler, pour nous reposer.

Mais le temps des femmes s'inscrit aussi dans la continuité. Nos actions ne sont jamais séparées les unes des autres. Nous cherchons sans cesse les résonnances, l'harmonie entre toutes les dimensions de l'activité humaine.

Écoutez...

Nous ne voulons que notre juste part, rien de plus. Parce que nous connaissons trop bien les blessures de l'inégalité, qui se traduisent en violence, en isolement, en marginalisation ou en exclusion. Quand nous parlons, à la CEQ comme ailleurs, nos mots ont moins de poids, nos phrases sont moins crédibles. Quand nous agissons, il y a moins de caméras. Quand nous crions, il y a moins d'oreilles pour nous entendre. Partout nous devons être les meilleures pour finir par ne jamais être égales.

Écoutez...

Toutes les réalités qui touchent les femmes sont banalisées, réduites, niées ou ignorées. Les agressions sexuelles sont une violence parmi d'autres. Le harcèlement sexuel devient une banale histoire de perception subjective. La violence conjugale devient une banale histoire de mésentente dans un couple. Le viol devient une banale histoire de perte de contrôle. La maternité devient une banale histoire de courbe démographique. Les maladies des femmes deviennent une banale histoire d'hormones. L'accès au travail devient une banale histoire d'égoïsme, pour un salaire de plus dans une même famille, alors qu'il y a tant de chômage partout. Le discours des femmes dérange. Même sur cent ans, nos revendications arrivent toujours à un mauvais moment, à contre-courant. Il y a toujours autre chose de plus important à régler avant, toujours un autre feu à éteindre.

Écoutez...

Le monde s'est fait sur notre dos. Nous avons fait vivre les entreprises en étant éternellement sous-payées. Nos maigres salaires sont encore les bénéfices des nantis. Nous avons assumé gratuitement le travail domestique, et nous continuons de le faire.

Le monde se défait sur notre dos, de la même façon. Le travail se précarise sur le dos des femmes. Les institutions se désinstitutionnalisent sur le dos des femmes. Toutes les réformes sociales misent sur le bénévolat des femmes. Ce sont elles encore, le plus souvent, qui gardent et protègent les plus démunis d'entre nous, qui prennent soin des plus malades d'entre nous.

Écoutez...

Le changement est un élément familier dans la vie des femmes. Éduquer un enfant, c'est accepter le changement à chaque jour, c'est même l'espérer. Nous n'avons pas peur du changement. Mais nous détestons la sauvagerie avec laquelle les politiciens, les technocrates et les financiers imposent leurs changements partout en même temps, en appliquant les mêmes règles qu'avant, des règles plus tranchantes encore depuis le triomphe du néo-libéralisme. À l'ère des réformes sauvages, ce n'est pas du changement salutaire qui est créé, c'est de l'exclusion. Ce ne sont pas des réformes qui sont faites, ce sont des reculs sur des actes de haute civilisation.

On nous dit qu'il faut sabrer dans les acquis sociaux parce qu'on n'a pas le choix, qu'il faut atteindre le déficit zéro et maintenir la cote de crédit. C'est comme si on nous disait qu'on n'a pas le choix d'ignorer et de mépriser la majorité d'entre nous.

Il y a toujours moyen de faire autrement, il y a toujours d'autres solutions que le mépris.

Dans l'éducation, la santé, la sécurité du revenu, partout, il n'y a plus de vraie stratégie, il n'y a que des tragédies. Dorénavant, il faudrait demander aux gouvernants: quelle tragédie avez-vous décidé d'adopter? S'il y avait du coeur dans les changements, il y aurait de la joie. Et nulle part il y a de la joie, nulle part il y a des rêves.

Il y a toujours moyen de faire autrement, il y a toujours d'autres solutions que le mépris. Le respect des personnes, en soi, est un choix.

Écoutez...

La haute finance est le quartier général du patriarcat. C'est à se demander si le néo-libéralisme n'a pas été expressément inventé pour tuer le féminisme, tant ses préceptes sont des reculs pour les femmes. Il faudrait changer son nom: le néo-libéralisme n'est que du «rétro-libéralisme». La compétition, la déréglementation, la lutte pour que «le meilleur gagne» ne sont qu'une autre façon de faire la guerre. Dans ce retour au capitalisme sauvage, l'égalité entre les femmes et les hommes n'est pas un objectif rentable: seules importent les lois du marché, régies par la loi de la jungle.
Dans ce monde, les femmes et leurs enfants sont les premières victimes des décisions de la haute finance et de ses basses oeuvres. Plus de la moitié du monde et ses enfants est pauvre, marginale et maintenue en état de survie. Ça suffit!

Écoutez...

Nos luttes ont déjà changé le monde, alors que peu de femmes ont du pouvoir. Le mouvement des femmes est une force sociale et politique incontournable. Il faudra le reconnaître. Le mot féminisme ne sera jamais effacé, dans aucun dictionnaire, dans aucun livre d'histoire, dans aucun de nos discours.

À partir de maintenant, nous exigerons. Nous redonnerons à chacun de nos votes sa véritable valeur. Un vote se donne et se retire. Nous exigerons des résultats. Nous exigerons que les gestes parlent la même langue que les mots. Ce n'est pas de l'impatience, c'est de l'urgence. La patience des femmes a fait la force des hommes pendant des millénaires. Dans cette patience, il y avait beaucoup de peurs, de prudence et d'empathie. L'impatience des femmes sera le canal de l'évolution de l'humanité pour les siècles à venir.

Écoutez...

Ce monde, tel qu'il est, ne fonctionne plus. En ce moment, certains se dépêchent de partir avec la caisse. Quelques-uns s'enrichissent sur le dos de toutes et de tous, avec la complicité de l'État. Nous exigeons de nos gouvernements qu'ils mesurent les effets de leurs politiques sur les conditions de vie des gens plutôt que sur leur cote de crédit.

Ce monde, tel qu'il est, continuera de faire des ravages tant que la voix des femmes ne sera pas entendue. Il régressera tant que la culture, les valeurs et les expériences des femmes ne seront pas intimement acceptées et agissantes. Qui a fait le monde sans en prendre soin? chante Clémence DesRochers.

Écoutez...

Nous choisissons de croire que l'amour est plus fort que tout, même s'il n'est pas coté en bourse. Nous croyons encore que l'amour est la seule issue. Ce n'est pas un excès de romantisme, c'est une affirmation politique. À jamais nous refuserons d'obéir aux consignes de la guerre, aux consignes de la mort comme mode de vie.

Écoutez...

Les deux tiers des membres de la CEQ sont des femmes. Notre organisation a le devoir de prendre fait et cause pour l'amélioration des conditions de vie et de travail des femmes, dans ses analyses et dans ses orientations. Nous voulons qu'elle continue à défendre et promouvoir les droits des femmes, leurs intérêts et leurs acquis, particulièrement menacés par le néo-libéralisme: accès à l'égalité, équité salariale, reconnaissance du travail invisible des femmes dans la vie privée, accès des filles aux emplois d'avenir, lutte contre toutes les formes de discrimination, contre toutes les violences. Nous voulons que la CEQ exige plus que l'égalité des chances.

Nous voulons que le mouvement des femmes à la CEQ reste vivant, enraciné et supporté à tous les paliers de notre organisation, en lien avec celles et ceux qui veulent corriger les inégalités. Nous voulons développer des alliances et renforcer nos solidarités avec les groupes qui défendent le respect des personnes et l'égalité entre les sexes. L'heure est à la résistance, au coude à coude.

L'Humanité a une énorme dette envers les femmes. Nous exigeons une égalité qui aille de soi, une égalité réelle et pas seulement consentie du bout des lèvres. Une égalité qui ne soit pas arrachée de haute lutte, qui ne soit pas une bataille douloureuse à finir. Nous ne devrions même pas avoir à lutter pour l'obtenir: nous devrions la vivre depuis l'origine des temps.

Écoutez...

À Nairobi en 1985 et à Pékin en 1995, les femmes du monde ont réclamé paix, égalité et développement, le pouvoir d'être, d'agir et d'imaginer. Nous préparons aujourd'hui la Marche des femmes de l'an 2000 parce que nous savons que la force la plus importante du siècle à venir est la force globale des femmes en mouvement dans le monde entier.

Nous sommes plus de la moitié de l'Humanité. Chaque être humain devrait être partie prenante des luttes des femmes. Parce qu'à travers l'égalité des femmes, c'est l'équilibre du monde qui est en jeu, c'est de notre avenir commun qu'il s'agit.

Nous, femmes de la CEQ, femmes du Québec, voulons occuper notre part de planète.

Nous, femmes de la CEQ, femmes du Québec, voulons que la Terre tourne mieux, dans toutes les splendeurs de la vie, sans rejeter personne.

Écoutez...

Nous réaliserons notre rêve: à partir de chez nous, de chacun de nos groupes, de chacune de nos vies.

Souvenez-vous: La cause des femmes, c'est la cause des gens.

Nous réaliserons notre rêve.

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Cette déclaration s'inscrit dans les suites du Forum des femmes de mars 1997. Elle a été adoptée par le Comité et le Réseau de la condition des femmes et présentée au 35e Congrès de la CEQ.

Le texte a été rédigé par Hélène Pedneault, en collaboration avec le Comité de la condition des femmes.